Cyclocosmia

 

Réalité ou fiction? Le genre animal est parfois troublant. Ainsi cette araignée nommée cyclocosmia dont la particularité est son imposant abdomen qui lui sert de moyen de défense. Lorsque l’araignée s’abrite dans son terrier, elle bouche l’entrée de son abdomen qui lui sert ainsi de bouclier contre les prédateurs. Son extrémité est aplatie et très rigide. Sa forme étrange peut faire penser dans le cas ci-dessus à un motif inca.

Cette araignée surprenante sert de totem à la revue Cyclocosmia créée en 2008 par l’association minuscule (basée à Strasbourg) et sous-titrée « revue d’invention et d’observation ».

Cyclocosmia fait partie de ces revues récentes qui recherchent la singularité, le minimum de contraintes, l’approche passionnée, et qui ne s’effraient ni du mélange des genres (ils ne parlent d’ailleurs pas de mélange mais d’hybridation) ni des frontières du hors-sujet.

Cyclocosmia a en outre la particularité de s’intéresser au monstrueux. La citation suivante d’Alfred Jarry orne l’en-tête de son site web:

Il est d’usage d’appeler MONSTRE l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants : le Centaure, la Chimère se définissent ainsi pour qui ne comprend pas. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté.

Des trois numéros parus, je m’attarderai plus précisément sur le dernier, consacré à l’écrivain chilien Roberto Bolaño (1953-2003) que l’on peut sans conteste considérer comme l’un des plus grands écrivains sud-américains de ces cinquante dernières années. Si ce n’est le plus grand. Il est pourtant encore peu connu en France où son oeuvre est publiée chez Christian Bourgois.

Cyclocosmia s’intéresse au monstrueux et à la littérature. Elle ne pouvait donc faire autrement que de parler de Bolaño. Il n’y a pas d’autre mot pour décrire l’essence de son oeuvre et particulièrement son dernier roman, l’incroyable 2666, publié inachevé après sa mort. Dans ce roman, Bolaño crée un monde tourbillonnant et infernal dont le centre aimanté est la ville de Santa Teresa dans l’Etat du Sonora au Mexique. La Santa Teresa littéraire n’est autre que la réelle Ciudad Juárez (Etat du Chihuahua), cité dont le nom restera à jamais attaché aux centaines de meurtres de femmes commis depuis 1993, non élucidés à ce jour.

Trois articles passionnants traitent de 2666. Le premier est signé Sergio Gonzalez Rodriguez, journaliste mexicain qui a couvert les meurtres et en a tiré un livre, Des os dans le désert (Passage du Nord-Ouest, 2007). Il a à cet égard la particularité d’être devenu un personnage du roman de Bolaño. Il dresse de lui un beau portrait en invétéré détective. Le second, écrit par Julien Frantz, considère 2666 comme une apocalypse qui ne révèle rien. La violence inhérente aux hommes est inexplicable, y compris par le récit, lequel ne peut que constater, montrer. Et c’est exactement ce qui se passe pour le lecteur de 2666: il reste sans voix après avoir lu. Malgré cela, et c’est ce qui fait la force de 2666, Bolaño parvient encore à nous convaincre de la pertinence de la littérature, quand bien même fusse-t-elle incapable de changer quoi que ce soit. Alors même que son roman est inachevé. Peut-être même grâce à cela. Le troisième enfin est une analyse d’Eduardo Lago qui fait de 2666 un voyage chaotique vers la mort. Lorsqu’il écrit son roman, Bolaño est malade, affecté d’une insuffisance hépatique incurable. Mais c’est le voyage d’un poète dont le langage atteint des sommets inégalés et « il est tout simplement impossible de ne pas se sentir proche de lui » :

Le sentiment que nous laisse la lecture est la forte nostalgie d’un tout définitivement perdu et difficilement nommable, le sentiment d’avoir erré à travers la solitude et le chaos. Sous la superficie de ces pages, retentit une profonde humanité, une vision compatissante de l’existence. (p.91)

Gloire à Cyclocosmia de consacrer de si belles pages à un tel écrivain. Les deux précédents numéros exploraient les figures de Thomas Pynchon et José Lezama Lima (poète cubain quasiment inconnu en France dont on reparlera ici). Nous voilà entre gens de grande compagnie.

*********************

Cyclocosmia

Année de création: 2008

Numéros parus: 3

Périodicité: épisodique

Langue: français

Sujet(s): fiction, poésie, philosophie, critique

Prix au n°: 22€

Diffusion: librairies, commande possible sur le site de la revue

Explorer

Publicités

2 réflexions au sujet de « Cyclocosmia »

  1. Ping : Fric-Frac Club, le gang des frères Pynchon « Issue21

  2. Ping : Lee Harvey Oswald, une bonne blague qui n’en était pas une « Issue21

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s