Spike Magazine, do it yourself and dive

 

I’m not sure why I called it Spike – the retrospective explanation I came up with was because I was fed up of getting my work spiked by magazines, so I put it online. And it sounded sharp, as in razor sharp criticism. But I think it had as much to do with being a huge fan of Spike Milligan too. Chris Mitchell

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A l’origine, Spike, c’est le coup classique : un type qui en 1995 décide d’utiliser internet pour publier ses écrits refusés par les magazines. Ce genre d’histoire est devenu une banalité aujourd’hui. Sauf qu’à cette époque, le web en est encore à ses débuts et on y trouve peu de critiques de livres, disques ou films. Alors de fil en aiguille, le type est rejoint par d’autres et voilà l’aventure lancée. Aujourd’hui le type en question vit en Thaïlande et fait de la plongée. L’art, c’est bien connu, reste le moins sûr des chemins qui mène à tout.

Spike Magazine, revue culturelle britannique diffusée en ligne, a fêté ses 15 ans d’existence en 2010. A cette occasion, une compilation des articles les plus marquants est disponible et téléchargeable gratuitement sur le site de Spike.

Les 600 pages de l’anthologie balaient 15 ans de création artistique vus par Spike. Classés de A à Z les auteurs et créateurs sont donc majoritairement anglo-saxons (ce qui n’empêche pas d’y croiser dans le désordre Houellebecq, Roubaud, Vargas Llosa, Garcia Marquez, Thomas Bernhard et d’autres) et sont pour la plupart des figures de la contre-culture, dont certaines sont peu connues chez nous en dehors des initiés. La qualité des articles de Spike est inégale mais il faut reconnaître que l’enthousiasme de leurs auteurs est communicatif.

 

Quelques exemples :

 

  • Le poète londonien Iain Sinclair (né en 1943) présent ici pour son incontournable London Orbital. Cet énorme ouvrage datant de 2002, traduit récemment en France aux éditions Inculte, est un étrange récit de voyage, celui que Sinclair a entrepris à pied le long du périphérique de Londres appelé M25. Sinclair élabore son récit comme une randonnée poétique qui jongle avec le temps, l’architecture, l’urbanisme, l’histoire, la politique (autant dire que Thatcher n’est pas épargnée mais Blair pas plus), l’art, les nouvelles technologies. Ses digressions constituent les bornes-témoins d’un livre qui doit pouvoir être utilisé comme un guide de voyage. Mais grâce à internet, il est aussi possible de le lire sans connaître le Londres suburbain et sans même envisager d’y mettre les pieds.

 

  • Damo Suzuki, né au Japon en 1950, ancien chanteur du groupe allemand Can de 1970 à 1973 (autant dire durant leur meilleure période, voir Tago Mago notamment). Pionnier du rock expérimental, aujourd’hui considéré comme l’un des précurseurs de la kosmische Musik ou krautrock, Can doit autant à Stockhausen qu’au Velvet Underground. Plus de 30 ans plus tard, Suzuki ne semble pas avoir changé d’optique. Il se produit avec de nombreux artistes du monde entier qu’il appelle « sound carriers ». Ces artistes forment le Damo Suzuki’s Network. Dans cet interview Suzuki insiste sur l’inutilité de l’information dans la création sonore et musicale : on se moque du passé, de la nationalité, de la culture musicale des gens avec qui on joue ou pour qui on joue, il faut démarrer de rien, de zéro. C’est le moment de création spontanée en commun qui compte.
  • Martin Rev / Alan Vega. On les repère un peu mieux sous le nom de Suicide, duo américain art punk né en 1971. J’aime bien cette phrase de l’article : « Suicide have an intense warmth and humanity to their music – even when they’re sonically scaring the crap out of you ». Pour avoir vu Martin Rev en solo martyriser son Farsifa jusqu’à sa dernière dégurgitation, je peux en témoigner.
  • Peter Saville, designer des pochettes de disques des artistes de la Factory de Tony Wilson (Joy Division, New Order entre autres). On trouve là un Peter Saville qui parle de son activité avec un certain malaise. Alors que le succès est au rendez-vous, qu’une rétrospective lui est consacrée, il se plaint que personne ne fasse vraiment attention à son travail. Il se plaint de ses clients, de l’industrie qui ne lui laisse pas le temps de s’exprimer, des difficultés financières de son Studio, et au bout du compte il finit par révéler la cause de ses angoisses : il ne sent pas vraiment artiste car selon lui il n’a rien fait qui vienne de lui-même. Au delà de la complainte egotiste, ce cri du cœur me semble assez représentatif de la condition du designer en général. Sa créativité est liée à la consommation et au commerce, il ne peut vivre que de commandes, son nom s’efface souvent derrière ses créations, ce qui entrave souvent sa reconnaissance en tant qu’artiste. Qu’on se souvienne des débuts de Warhol par exemple.
  • Le caricaturiste britannique Ralph Steadman, interviewé à l’occasion du suicide de Hunter S. Thompson, le fameux journaliste gonzo dont il fut le collaborateur. Steadman savait que Thompson se suiciderait un jour mais pas si tôt. Il espérait secrètement qu’il se tire plutôt une balle dans la bite (!), histoire de pouvoir en parler et de laisser son cerveau de génie sain et sauf. J’aime bien sa réponse à cette question qu’on a dû lui poser des centaines de fois :

 

 

What is Gonzo, Ralph?

Gonzo is a strange manifestation of one’s intentions

to go somewhere to cover it (the story) euphemistically

as a journalist and yet end up being part of the story,

not part of the story but become the story. You make

one, you have to generate some sort of tension, some

oddness, some unexpected freaky thing that makes it

go, ‘Yes that’s it!’

 

 

Parfaite conclusion.

 

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Le Grognard, solitaire ou solidaire !

 

La revue Le Grognard a été fondée au 21e siècle mais aurait très bien pu l’être au 19e. C’est d’ailleurs plus ou moins ce que proclame la charte de l’association du même nom où se mêle des formules qui sentent la nostalgie comme d’autres la naphtaline : « loin des modes, des avant-gardes », « trésors oubliés », « résolument inactuel », « revues mythiques du 19e siècle »… Le Grognard a des yeux à l’arrière du crâne. Mais il ne faudrait pas pour autant faire de lui un soldat de l’arrière-garde. De sensibilité anarchiste et individualiste, c’est plutôt un irréductible poète qui pense ce qu’il veut, quand il en a envie, à l’écart, et qui préfèrerait ne pas écrire plutôt que d’écrire ce qu’on lui dicte.

Les noms qui émaillent les sommaires des seize numéros et autres publications dérivées parus depuis 2007 forment donc une sorte de manifeste à relier selon les pointillés. On y croise nombre de figures rebelles méconnues, qu’elle soient philosophes comme Georges Palante, penseurs à contre-courant, ou encore anarchistes et libertaires américains (Lucy Parsons, Margaret Fuller, W.-L. Garrison, Jerry Farber…). Le titre du numéro spécial de mars 2008 résume je crois assez bien la nature du Grognard : Solitaire ou solidaire.

Il n’est donc pas étonnant de trouver un certain Clément Rosset à la une de la quatorzième livraison (juin 2010).

 

 

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Rosset (né en 1939) est un philosophe des bords de route, un franc-tireur, connu pour deux de ses penchants : sa méthode d’écriture qui consiste à convoquer dans ses essais des références souvent assez (voire très) éloignées à première vue du domaine philosophique, et son travail passionnant sur le réel débuté en 1976 par son désormais fameux Le réel et son double.

Rosset explique très bien lui-même sa démarche, laquelle est détaillée dans un article paru sur Fabula :

Certains pensent qu’entre deux citations de Heidegger faire intervenir un mot d’un album de Tintin et Milou est une manière de se moquer du monde, et de Heidegger en particulier. Au contraire, je ne vois pas en quoi ce serait amoindrir Heidegger que de le faire succéder ou précéder par Hergé. Je pense en outre qu’il y a une profonde pertinence dans ce rapprochement qui me sert à éclairer ce que je veux dire.

Cette façon de faire de la philosophie, mise en œuvre par un homme qui se veut autant écrivain que philosophe, est mise au service d’un objectif qui prend tout son sens à partir du Réel et son double : la critique en règle de la métaphysique. Trop souvent on crée un double au réel (une représentation) en croyant débusquer son sens alors qu’il n’en a pas et se suffit à lui-même. C’est notre façon de se protéger de lui. Or c’est un piège et le meilleur moyen en s’éloignant du réel de se perdre soi-même. Le réel est ce qui n’a pas de double, il est unique (dit autrement : il est idiot). C’est l’illusion qui est double.

 

A cet égard, l’article le plus intéressant du numéro 14 du Grognard est sans conteste celui d’Eric Bonnargent qui à la façon de Rosset ose un rapprochement dont on aurait difficilement pu se douter : la pensée de Rosset et celle du poète Alberto Caeiro, l’un des principaux hétéronymes de Fernando Pessoa, auteur notamment du Gardeur de troupeaux.

Comme Rosset s’oppose à la métaphysique qui cherche quelque chose (un sens) là où il n’y a rien, Caeiro, qui d’après ce qu’on sait de lui est un homme simple, ignore tout mysticisme ou occultisme poétiques. Ses vers d’une limpidité extrême en témoignent :

 

Pour moi, grâce à mes yeux faits seulement pour voir,

Je vois l’absence de signification en toute chose ;

Je vois cela et je m’aime, puisque être une chose c’est ne rien signifier du tout

 

Le réel est sans qualités. Il est. Tel est le principe d’identité défini par Rosset : A est A.

 

Le papillon, est, sans plus, papillon

il n’est pas vert, c’est le vert qui est vert

 

La tautologie élimine le double du réel, ce qui le parasite en croyant lui donner du sens. De toute façon :

 

Penser c’est avoir mal aux yeux

 

Caeiro comme Rosset privilégie les sensations sur la raison :

 

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…

Ou :

La lumière est pour moi une réalité immédiate

 

Caeiro croit à la joie, à l’adhésion consciente au réel dont Rosset a traité dans La Force majeure. Rien ne sert d’espérer, le réel est tel qu’il est. C’est en fréquentant le tragique des choses que la joie peut advenir :

 

L’effarante réalité des choses est ma découverte de tous les jours

 

 

Cet article est une merveille. En organisant la tranquille collision de deux écrivains que tout oppose à première vue (y compris dans leur existence physique), il révèle les deux œuvres d’une façon inattendue. Chacune est éclairée à la lumière de l’autre. Le procédé est-il fondé ? On s’en moque. La lecture et la pensée sont choses intimes avant d’être science. Peu importe la preuve. Voilà l’expérience grandeur nature de ce que Pessoa/Alvaro de Campos écrivait au sujet de Caeiro : je sentis de façon charnelle que j’étais en train de discuter, non avec un autre homme, mais avec un autre univers.

Voilà le plaisir qu’on est à-même de ressentir au contact de toute œuvre, de tout être.

 

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Le Grognard

Année de création: 2007

Numéros parus : 17

Périodicité : trimestrielle

Langue: français

Sujet(s): littérature, poésie, philosophie, idées, critique

Prix au n° : 10€

Diffusion: librairies, Fnac, Amazon, revue.le.grognard@gmail.com