Sampler n’est pas jouer : été

Nomad’s land (voir auparavant Sampler n’est pas jouer : printemps) est créée en 1997 par Alexandre Laumonier et Jean-Philippe Henquel (amis nancéiens de longue date) avec pour objectif de publier des textes sur les musiques populaires contemporaines (rap, blues, rock, jazz, world music…). Il ne s’agissait pas alors pour eux de traiter de l’actualité musicale sous forme critique, mais bien au contraire de privilégier l’analyse (comprendre le fonctionnement de ces musiques) et surtout de dessiner « des réseaux de relations, des connexions ». En d’autres mots: appliquer les méthodes des sciences humaines à des genres qui parce qu’ils ne sont pas considérés comme sérieux (voire pas considérés du tout) échappent en général à l’étude, réservée elle à la culture savante. Cette pratique commence seulement à émerger en France aujourd’hui, dans le sillage des Cultural studies américaines. Alors pas difficile d’imaginer la situation à la fin des années 90.

Qu’est-ce que l’aura ?

Ainsi débutait le premier numéro de Nomad’s Land, sur cette question posée par Walter Benjamin dans son fameux essai sur la reproductibilité technique. Selon ce dernier l’aura est l’essence sacrée de l’oeuvre d’art, son inaccessibilité symbolique, sa présence, son ici et maintenant. Lorsque l’œuvre d’art est reproduite elle perd immanquablement cet aura. Ce qui était flagrant, c’était que ce passage était disposé à l’entame du premier numéro comme une provocation ou comme un manifeste inversé puisque tout ce qui suivait allait à l’encontre de ce qu’écrivait Benjamin et était même en mesure de démontrer le contraire.

C’était à la fois un symbole et un passage de témoin.

En effet, quoi qu’en dise Benjamin, il existe des domaines artistiques où l’oeuvre naît d’une reproduction. Les genres musicaux dont il est question dans Nomad’s land reposent précisément sur la reproductibilité de l’oeuvre permise par le développement des technologies de studio (mixage et sample notamment). Les possibilités offertes par le sample n’existent pas dans le monde décrit par Benjamin, pour autant n’y a-t-il pas réapparition de l’aura dans le mix?

Oui, répond Kodwo Eshun (n°3, Printemps-été 1998, pp. 63-72) en citant en particulier l’exemple du dubplate, du remix unique : composé de morceaux originaux mixés et remixés, le dubplate est un disque pressé en un unique exemplaire.

Ce que confirme Clayton dans n+1 : le principe du mix repose sur le fait de copier, réutiliser, reproduire pour recréer. La copie devient une nécessité. La performance du DJ n’en est pas pour autant dénuée d’aura, bien au contraire. Peut-être même sous-entend-t-il que l’oeuvre d’art c’est le DJ lui-même…

Désormais, l’aura est dans la copie et la technologie peut être utilisée dans le but d’étendre les champs de l’imagination musicale.

A ceux qui qui opposent le droit d’auteur en poussant des cris d’orfraie, John Oswald (n°3) répond qu’il est un frein à la créativité. Il nous invite à distinguer l’imitation de la transformation. Celle-ci revitalise. C’est pourquoi il incite à sampler : c’est le plus grand honneur que l’on puisse faire à un musicien. A une restriction près : samplons mais créditons !

Une vision plus détaillée du contenu de Nomad’s land suivra dans Sampler n’est pas jouer : automne.

Sampler n’est pas jouer : printemps

Il y a dans le n°7 (automne 2008) de la revue new yorkaise n+1 un article qui a attiré mon attention. Il s’agit de Confessions of a DJ, par Jace Clayton. Ce nom ne vous dit sans doute rien. Peut-être êtes-vous plus familier de son nom de scène : DJ /rupture, sous lequel il s’est fait connaître en 2001 avec le mix Gold Teeth Thief. Pour de plus amples informations sur lui, voir le blog qu’il anime : Mudd Up !

Dans cet article, Clayton insiste principalement sur ce qui fait la singularité du DJ dans le monde musical : un musicien qui ne gagne sa vie qu’avec les concerts et les soirées privées, voire les commandes de remixes, mais certainement pas avec les disques. D’ailleurs pour le DJ la réalisation d’un album n’est pas nécessaire, compte tenu de l’importance accordée à l’improvisation scénique et du mode de lecture aléatoire disponible sur n’importe quel lecteur mp3. Par conséquent, le DJ peut se passer de l’industrie musicale. Voyager léger et à moindre frais (il coûte peu par rapport aux autres musiciens parce qu’il se déplace seul avec peu de matériel). Et quasiment s’affranchir de la musique elle-même. Le DJ joue des disques et non des morceaux, et finalement le plus important est moins ce qu’il joue que la façon dont il se sert du son pour remplir l’espace et faire réagir la foule. Dans le cas des remixes ajoute Clayton, c’est même l’aura du DJ qu’on veut, plus que la musique.

Cette question de remix et d’aura me fait penser à la revue musicale française Nomad’s Land qui a connu 4 numéros entre 1997 et 1999. C’est la première revue musicale spécialisée que j’ai lu. J’avais alors un peu plus de 20 ans et ce fut un choc parce que je n’avais alors non seulement jamais entendu parler de la plupart des œuvres et artistes évoqués mais j’imaginais encore moins qu’on puisse parler de la musique d’une façon aussi approfondie, en convoquant les méthodes des sciences humaines et en se jouant d’elles simultanément.

Il en sera question dans la suite de cet article : Sampler n’est pas jouer : été

Au royaume des bannis, De Toth est roi

 La chevauchée des Bannis

Ce photogramme est extrait de Day of the Outlaw / La chevauchée des bannis (1959) d’Andre De Toth, dont une version DVD vient enfin de paraître. Film hors norme, « noir comme neige » selon les mots de Philippe Garnier, longtemps considéré comme une oeuvre de série B, Day of the Outlaw est un western qui ne ressemble à aucun autre. Sa dramaturgie est si particulière qu’elle semble aller d’un pôle à un autre, comme divisée : à la fois rêche et chargée de désir, calme et violente, lente et électrique. La lumière de ses extérieurs oscille entre l’éclat franc du soleil de montagne et le blizzard hivernal dans lequel hommes et chevaux manquent de disparaître.

Ce n’est pas tout : des intérieurs dépouillés, un héros qui ne tire pas un seul coup de feu, des chevaux qui souffrent le martyr dans le froid et la neige, des hors-la-lois aux doigts gelés, une scène de bal frénétique où les femmes sont autant de poupées désarticulées entre les mains d’hommes avides, un pacte étrange entre deux loups solitaires au profit de la survie de la communauté… Western lunatique, Day of the Outlaw ne s’oublie pas.

Il est d’ailleurs symptomatique de voir à quel point la campagne promotionnelle révèle en négatif la nature du film de De Toth. Rien ne lui ressemble moins que cette photographie de l’actrice Tina Louise dont le Studio voulait coûte que coûte promouvoir les seins alors qu’ils sont bien plus dissimulés dans le film. Tout De Toth est là.

La revue en ligne australienne Senses of Cinema a rendu hommage à Andre De Toth peu après sa mort en 2002. On peut lire dans le n°25 une belle interview du cinéaste, l’un des célèbres borgnes d’Hollywood, franc-tireur du western et du film noir, qui préférait tourner des « B-movies » plutôt que de devoir se soumettre.


Why would I want to do a “million dollar picture”? I didn’t need a million headaches. With the lower budgets, most of the time, I was left completely alone.

Andre De Toth

The Believer : l’oeil de verre

Publiée par les éditions McSweeney, The Believer est une revue littéraire américaine créée en 2003.

Voici 5 raisons de se précipiter sur la dernière livraison, consacrée au cinéma :  The 2011 Film Issue [1].

1

Pour le DVD qu’elle contient : une édition de People on Sunday (Menschen am Sonntag ou Les hommes le dimanche en français), un film muet allemand tourné à Berlin en 1930 qui a la particularité de compter à son générique à la fois aucun acteur professionnel, 4 futurs réalisateurs mythiques d’Hollywood ainsi qu’un chef opérateur hors pair :

Robert Siodmak (1900-1973) : réalisateur du film. Il s’agit de la première réalisation de Siodmak, né à Dresde. Il fuit l’Allemagne nazie en 39 et s’installe à Hollywood où il devient réputé pour ses films noirs dans les années 40 : Phantom Lady, The Killers et d’autres.

Billy Wilder (1906-2002) : scénariste du film en collaboration avec Curt le frère de Robert Siodmak. Né dans l’Empire austro-hongrois, Wilder a débuté par une carrière de scénariste à Berlin avant de quitter l’Allemagne dès 1933. Il réalise son premier film en France puis s’installe à Hollywood avec le succès que l’on connaît : Double indemnity, Sunset Boulevard, Some Like it Hot

Edgar G. Ulmer (1904-1972) : producteur et co-réalisateur du film. Né en Autriche, Ulmer a débuté comme acteur et décorateur de théâtre avant de suivre Murnau à Hollywood. Il y réalise de nombreux films à petit budget dont le célèbre Detour (1945).

Eugen Schüfftan (1893-1977) : chef opérateur du film. Connu pour être l’inventeur d’un effet spécial qui porte son nom et permet grâce à un système de miroirs d’intégrer de façon apparemment naturelle des décors de taille réelle et des maquettes. Effet utilisé notamment dans Metropolis (1927) de Fritz Lang. Schüfftan a travaillé sur quelques-uns des films majeurs de la première moitié du 20e siècle : Metropolis, le Napoléon d’Abel Gance, plusieurs films de Georg Wilhelm Pabst, Max Ophüls, Marcel Carné ou encore Georges Franju à la fin de sa carrière (Les yeux sans visage).

Fred Zinnemann (1907-1997) : assistant de Schüfftan sur ce film. Né à Vienne, Zinnemann devient cameraman avant de partir étudier le cinéma aux Etats-Unis. Il se fait connaître dès les années 40 mais ses plus grandes réalisations datent des années 50 et 60 : le chef-d’oeuvre High Noon (Le train sifflera trois fois) ou encore From Here to Eternity (Tant qu’il y aura des hommes).

Ce film est à rapprocher du courant de la Nouvelle Objectivité qui apparaît dans l’Allemagne de l’entre-deux guerres en réaction à l’expressionnisme. On y voit le déroulement de la vie quotidienne de cinq personnages. Le film est scénarisé et mis en scène, mais il se veut avant tout documentaire [2].

2

Pour un article sur William Cameron Menzies (1896-1957), artiste peu connu, qui fut pourtant un décorateur réputé : The Thief of Bagdad ou encore Gone with the Wind.

3

Pour une micro-interview de Paul Verhoeven, réalisateur hollandais que tout le monde connaît pour ses films américains : Robocop, Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers… etc. On le connaît moins pour ses films tournés aux Pays-Bas avec Rutger Hauer (Turkish Delight, Katie Tippel, Soldier of Orange, Flesh & Blood). Dans cet entretien on apprend que Verhoeven a écrit un livre sur la vie de Jésus (à défaut d’avoir pu en faire un film), qu’il est passionné par la figure historique du Christ (celui qui « ronfle, renifle et pète »), et qu’il est membre à ce titre du Jesus Seminar, un groupe de spécialistes de la Bible qui s’appuient sur les textes pour tenter de retrouver le Jésus ayant existé. De quoi revoir Robocop différemment ??

4

Pour un entretien avec Walter Murch, monteur notamment des films de Francis Ford Coppola depuis Conversation secrète en 1974. Peu de gens ont une réflexion aussi vive et enthousiasmante que lui sur le cinéma et la narration. Ce type est un génie. Il faut lire son livre In the blink of an eye, ou encore ses entretiens avec Michael Ondaatje au cours desquels il évoque son rêve de pouvoir un jour créer un système de notation pour l’art du montage, et même l’écouter raconter l’inventivité dont il a dû faire preuve pour monter et sonoriser le premier film de Georges Lucas THX 1138 (voir les bonus de la version double DVD).

5

Pour l’illustration de couverture signée Charles Burns, auteur incontournable de Black Hole. Son trait, faussement pop, utilisant à merveille les noirs d’encre, excelle avec les textures, la peau en particulier, et les regards.

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[1] Qu’une revue littéraire puisse parler de cinéma, de musique ou d’autres choses est tout ce qu’on peut souhaiter. On reconnaît bien là la patte de Dave Eggers.

[2] Raymond Bellour lui a consacré un ouvrage : Les hommes, le dimanche de Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer (Yellow Now, 2009).

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The Believer

Année de création: 2003

Périodicité : 9 numéros par an

Langue: anglais

Sujet(s): littérature, poésie, idées, critique, cinéma, musique

Prix au n° : 10$

Diffusion: The Mc Sweeney’s Store