No work and no play make Bill a bad boy

A l’occasion de l’exposition présentée à la Cinémathèque (23 mars-31 juillet), le magazine mensuel de Mk2 T3ois Couleurs publie un numéro spécial entièrement consacré à Stanley Kubrick.

Sans être exceptionnel, ce numéro a le mérite d’être une bonne synthèse de l’oeuvre et de la personnalité du cinéaste. Un beau portrait de Kubrick en artisan inventeur.

Au fil des pages, apparaît l’essence même de tout réalisateur de cinéma : un artiste multiforme, chef d’équipe, curieux jusqu’à la déraison, passionné, premier défenseur de son film, dont il est capable de superviser tous les aspects : le scénario, le casting, les costumes, les caméras et les objectifs, les décors, les accessoires, la musique, le son, la lumière, le montage.

S’agissant des films, les différentes interventions montrent que son dernier, Eyes Wide Shut, demeure, plus de dix ans après sa sortie, encore très controversé.

Considéré comme un chef-d’oeuvre par les uns, comme un téléfilm tout juste digne de M6 par les autres, ce film a en lui une inquiétante capacité à plaire et décevoir en même temps, au point, me concernant, de le revoir souvent et d’en sortir systématiquement avec la même sensation mitigée. Est-ce un bon film ? Un film passable ? Est-ce qu’il me plaît ou non ? Difficile de trancher. A tel point que je pourrais quasiment faire mienne la formule d’un critique parlant du film dans la revue en ligne culturevulture : EWS est un film qu’il est bien plus passionnant de commenter que de regarder.

Sous de nombreux aspects, EWS apparaît trop sophistiqué et maniéré, voire grotesque par moment. Je ne pense pas tant aux scènes du manoir qu’à celle du bal au début du film, au psychodrame conjugal qui s’ensuit, ou encore à celle opposant Tom Cruise à Sydney Pollack autour d’une table de billard ; je pense aussi beaucoup au jeu des acteurs qui frise bien souvent l’insupportable. Pourtant, à bien y regarder, ce sont les mêmes aspects qui confèrent au film son charme si particulier, autant vénéneux que sordide : sa cinématographie faussement réaliste, ses décors d’un New York de sortilège, ses personnages ectoplasmes, son mystère de pacotille. Tout y est ambivalent.

Si l’on suit le scénario et la nouvelle dont il s’inspire fortement (Traumnovelle d’Arthur Schnitzler), toute cette théâtralité qui paraît déplacée à première vue, a un sens : représenter le monde fantasmatique dans lequel le personnage du docteur Harford joué par Tom Cruise est censé tomber. Car à bien des égards, ce monde que nous connaissons tous, est sordide, cru, difforme, grotesque, et plus pauvre qu’il n’y paraît. Comme le film. Et à la différence de Schnitzler, Kubrick ne suggère à aucun moment que le docteur ait pu rêver. Il a bien vécu tout ce qui lui arrive [1]. C’est l’interprétation délirante qu’il en fait qui change tout. Et s’il peut-être question de rêve c’est plutôt au sujet de tout ce qu’il a vécu avant : sa vie de médecin, mari et père de famille sûr de lui et d’autrui.

EWS est une expérience initiatique, d’où l’aspect très ritualisé de la plupart des scènes du film, qu’il s’agisse des scènes de séduction, des scènes conjugales, des scènes de mystère, de sexe…etc. Bill Harford, les yeux grands fermés, prends conscience d’un monde intérieur qu’il ne soupçonnait pas au point de ne plus être sûr de rien, en premier lieu de lui-même. EWS peut être vu comme une sorte de rite de passage à l’âge adulte, à la connaissance de soi.

Est-ce bien étonnant ce qui arrive au bon docteur Bill ? Ce rite nous le vivons tous d’une façon ou d’une autre, à un moment où à un autre. L’air de notre vie quotidienne est tellement chargé en fiction qu’il suffit d’une étincelle pour qu’il y ait explosion de la conscience. Et donc passage de l’autre côté.

Au bout du compte, au delà de son caractère vain et grimaçant, c’est le film le plus réaliste de Kubrick [2].

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[1] C’est pour cela que la comparaison de ce film avec ceux de David Lynch, évidente à première vue, ne tient pas vraiment. Chez Lynch, le monde du rêve et des fantasmes est beaucoup plus présent dans le réel, au point d’être souvent considéré à part égale (Lost Highway, Mulholland Drive). Et son approche de notre vie quotidienne est plus sentimentale, plus populaire, plus concrète. Il n’y a pas chez Kubrick l’attrait immodéré de Lynch pour les tartes ou le café par exemple. Lynch et Kubrick sont d’emblée séparés par la distance qu’il y a entre un boy-scout du Montana et un intellectuel New Yorkais.

[2] Même le casting est réaliste. Le choix par Kubrick du couple Cruise-Kidman est excellent. Cruise ne joue pas très bien c’est manifeste, pourtant le personnage qu’il représente (le héros sûr de lui, toujours vainqueur, et complètement lisse) convient à merveille au film. Kubrick a fait là un beau pied-de-nez à Hollywood.

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