Dites leur que j’étais là : rencontre avec Nicanor Parra

  Rencontrer quelqu’un qu’on admire n’est pas forcément la chose la plus souhaitable au monde. Il est rare que ce moment soit comparable à nos attentes. S’il n’est pas forcément décevant, il laisse souvent une drôle d’impression, des sensations mitigées, une lumière étrange dans les souvenirs qui reviennent par la suite comme une noria de bulles d’air à la surface de la mémoire.

En 1998, l’écrivain Roberto Bolaño est amené avec un de ses amis à rendre visite au poète qu’il admire le plus : Nicanor Parra (né en 1914), chilien comme lui, l’un des poètes majeurs d’Amérique latine, quasiment inconnu en France. Parra vit au bord de l’océan Pacifique, tout près de la tombe d’un autre grand poète chilien : Vicente Huidobro. Celle-ci porte l’épitaphe suivante :

Aquí yace el poeta Vicente Huidobro

Abrid su tumba

debajo de su tumba se ve el mar

Bolaño raconte que c’est Corita, la femme de Parra, qui leur ouvre la porte et les laisse s’assoir le temps qu’elle aille chercher son mari. Celui-ci arrive peu de temps après, précédé du son de ses pas. Il parle beaucoup. Bolaño semble l’écouter longtemps, sa conscience égrenant au fur et à mesure les sujets qu’il aborde. Peu à peu il ressent une impression étrange, il se sent sombrer dans un « puits asymétrique » dans lequel se mêlent la voix de Parra et celles d’autres personnes qu’il n’est pas sûr de reconnaître, la radio qu’écoute Corita dans la cuisine, ses rires, et puis à nouveau l’écho des pas de Parra. Celui-ci est monté à l’étage. Il redescend bientôt avec un de ses livre qu’il dédicace à Bolaño. C’est une réédition. Bolaño possède déjà l’édition originale. Mais il ne dit rien, accepte le présent, remercie Nicanor Parra pour son accueil et lui dit « à plus tard » alors qu’ils savent très bien l’un et l’autre qu’ils ne se reverront pas. Et d’ailleurs il n’est pas mécontent de s’en aller alors que les pas de Parra résonnent à nouveau en s’éloignant dans le hall.

Huit ans plus tard, l’écrivain et traducteur américain Forrest Gander souhaite lui aussi rendre visite à Parra accompagné d’un ami. Après quelques difficultés à localiser la nouvelle maison du poète, les deux compères sont refroidis par une adolescente qui leur annonce qu’ils ne pourront pas rencontrer Parra (lequel a 92 ans à l’époque). Elle accepte néanmoins de lui transmettre un message dans lequel ils expliquent où ils sont joignables au cas où. Ils rentrent à leur hôtel pour s’apercevoir qu’en fait il n’est pas équipé du téléphone. N’y croyant plus, ils décident en lieu et place de visiter la maison de Pablo Neruda. A leur retour à l’hôtel, ils apprennent que Parra est venu entretemps et qu’il a laissé ce seul message à leur hôte : dites leur que j’étais là. Comme on s’en doute, les deux amis n’en dorment pas de la nuit… mais le souvenir qu’il leur reste de cette éventualité dérobée n’est-il pas plus fort ?

Le message de Parra évoque à Gander les quelques mots d’un célèbre poème de l’anglais Walter de la Mare intitulé The Listeners dans lequel un voyageur frappe à la porte d’une maison sans obtenir de réponse et dit avant de partir, à l’adresse des oreilles fantômes qui habitent le lieu : « Tell them I came, and no one answered, That I kept my word ». La façon dont de la Mare décrit ces mots qui se perdent et résonnent dans la nuit fait immanquablement penser à l’écho des pas de Nicanor Parra, perçu par l’oreille de Roberto Bolaño, devenue fantôme elle aussi ce jour-là de 1998.

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Les courts récits de ces deux « rencontres » ont été publiés dans l’excellente revue canadienne Brick (n°81, été 2008).

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