Qui a tué l’archevêque Juan Gerardi ?

À tous les amateurs d’essais et de courts récits, je ne saurais trop conseiller la lecture de la revue Brick, fondée en 1977 au Canada et prise en main en 1985 par le bien connu Michael Ondaatje. D’un format quadrangulaire très agréable, plutôt aéré, bien illustré, notamment avec une photographie pleine page pour la couverture, elle est l’une des grandes réussites parmi les revues littéraires anglo-saxonnes dites de non fiction, terme d’origine anglaise qui désigne tout texte traitant d’un sujet réel (journaux intimes, textes scientifiques, biographies, récits de voyages, mémoires… etc).

Dans le numéro 81, j’ai relevé un court article du journaliste et écrivain Francisco Goldman relatif à une bien sombre affaire : l’assassinat en 1998 de l’archevêque de Guatemala Juan Gerardi, président de la commission des droits de l’homme, deux jours après la publication de son rapport dénonçant la répression sanglante menée par le gouvernement et l’armée durant la guerre civile qui a ensanglanté le pays entre 1960 et 1996.

Si ce texte m’a frappé c’est que parmi les guerres civiles les plus meurtrières de ces cinquantes dernières années, si l’on cite souvent les cas du Libéria et du Rwanda, ou encore de la Bosnie-Herzégovine, on oublie souvent celle qui a mis aux prises au Guatemala plusieurs groupes de guérilla aux forces gouvernementales durant pas moins de 36 ans. Cette guerre (soutenue un temps par la CIA au motif de la lutte anticommuniste) a donné lieu au début des années 80 à des massacres sanglants et barbares, et notamment le génocide des populations mayas perpétré par l’armée, dénoncé notamment par Rigoberta Menchu. La Commission de clarification historique des Nations Unies (CEH) a ainsi fait état de plus de 600 massacres commis par les forces de l’État et estime que le nombre de morts et de disparus dans l’affrontement fratricide a atteint plus de 200 000 personnes, dont plus de 83% étaient des Mayas. Les récits des massacres sont comparables à ceux décrits lors des conflits libériens ou rwandais. Pour autant, aucun responsable de ces crimes n’a été inquiété, alors même que de nombreuses preuves auraient permis de les inculper. Pire encore, de nombreuses personnes ayant accepté de témoigner devant la justice ont été menacées, harcelées voire assassinées.

C’est dans ce contexte que se place le crime rapporté par Goldman, à l’élucidation duquel il a consacré neuf ans de sa vie. D’abord présenté, au mépris de toute enquête sérieuse, comme un crime passionnel entre homosexuels, il fallut attendre 2001 pour que trois militaires soient condamnés en première instance. Leur condamnation a été confirmée en 2005 puis en 2007 suite à un dernier recours devant la cour constitutionnelle. Cette victoire n’aurait pu avoir lieu sans la ténacité d’une équipe d’investigation formée par l’Eglise et de quelques procureurs et juges. Comme le dit très justement Goldman, ces hommes et femmes n’étaient pas forcément des enfants de coeur des droits de l’homme, chacun avait ses propres motivations plus ou moins avouables, mais ils se sont néanmoins battus jusqu’au bout pour la vérité. Ainsi l’Eglise catholique joue-t-elle dans certaines parties du monde (Vietnam, Amérique latine notamment), un rôle de contre-pouvoir qu’elle a sans doute perdu chez nous*.

Goldman a débuté son enquête par un article dans le New Yorker. Il en a tiré un livre, paru en 2007 : The art of political murder.

* Reconnaissons-lui néanmoins la justesse de sa réaction il y a un an lors de l’expulsion massive des Roms dans le cadre de la nouvelle politique sécuritaire de notre gouvernement. Mais pour quelle efficacité ?

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