Humanoïdes exposés

J’ai oublié comment ils sont arrivés sur ce rivage. Comment ils se sont enfoncés ensuite dans la jungle jusqu’à se faire prendre au piège par un ennemi invisible. Combien étaient-ils ? Trois ? Quatre ? Je me souviens du chef de la bande, un type grand, sûr de lui. Les cheveux blonds peut-être. Et d’une femme à la chevelure noire. Possible.

Ils ont faim. Et soif. A un moment, le chef, appelons-le ainsi, boit de l’eau croupie dans une flaque. Et plus tard il mange la chair crue d’un coquillage. Du moins je crois me souvenir de ces images. Mousses de couleur au milieu du noir. Une vie faussement figée derrière des rideaux de gaze.

S’agit-il d’une histoire de science-fiction ? Ou plutôt d’un récit d’aventures ? Ont-ils débarqué dans un bateau ou un vaisseau spatial ? Se trouvent-ils sur la Terre ou sur quelque autre planète ?

Il y a ce nom aussi qui m’est resté. Les humanoïdes associés. Ca aurait pu être le leur. Pour moi il y avait alors dans le mot humanoïde quelque chose de non humain justement, d’artificiel, de robotique. Les humanoïdes, les humanos, bien sûr aujourd’hui c’est clair pour moi, c’est cette célèbre maison d’édition qui a fait connaître Moebius. Bien que je n’aie pas la certitude que le souvenir de ce nom soit bien lié à celui de cette BD, je présume qu’il devait s’agir du mensuel Métal Hurlant. Peut-être… ou pas. Qu’importe.

Pourquoi cette bande dessinée lue dans un illustré quelque part au début des années 80, une série comme on en faisait à la pelle à cette époque, avec ses personnages à la mâchoire carrée et ses couleurs criardes, pourquoi me hante-t-elle autant encore aujourd’hui ? Pourquoi l’écrivain Patricia Hampl, familière des frontières de la mémoire et de l’imagination, se souvient-elle particulièrement de sa première leçon de piano ? Parfois, on ne sait pas quoi faire avec nos souvenirs. E.L. Doctorow a écrit cette réflexion brutale dans son roman Cité de Dieu (2000) :

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Un souvenir qui donne la nausée dresse le catalogue du contenu de l’esprit que l’on ne peut jamais régurgiter.

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A défaut, on peut toujours le raconter. C’est même à ça qu’on passe notre vie, au point que certains en fassent profession…

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A suivre…. : « Mémoires en fusion« 

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(« Memory Silk », photo par issue21) 

The Believer : l’oeil de verre

Publiée par les éditions McSweeney, The Believer est une revue littéraire américaine créée en 2003.

Voici 5 raisons de se précipiter sur la dernière livraison, consacrée au cinéma :  The 2011 Film Issue [1].

1

Pour le DVD qu’elle contient : une édition de People on Sunday (Menschen am Sonntag ou Les hommes le dimanche en français), un film muet allemand tourné à Berlin en 1930 qui a la particularité de compter à son générique à la fois aucun acteur professionnel, 4 futurs réalisateurs mythiques d’Hollywood ainsi qu’un chef opérateur hors pair :

Robert Siodmak (1900-1973) : réalisateur du film. Il s’agit de la première réalisation de Siodmak, né à Dresde. Il fuit l’Allemagne nazie en 39 et s’installe à Hollywood où il devient réputé pour ses films noirs dans les années 40 : Phantom Lady, The Killers et d’autres.

Billy Wilder (1906-2002) : scénariste du film en collaboration avec Curt le frère de Robert Siodmak. Né dans l’Empire austro-hongrois, Wilder a débuté par une carrière de scénariste à Berlin avant de quitter l’Allemagne dès 1933. Il réalise son premier film en France puis s’installe à Hollywood avec le succès que l’on connaît : Double indemnity, Sunset Boulevard, Some Like it Hot

Edgar G. Ulmer (1904-1972) : producteur et co-réalisateur du film. Né en Autriche, Ulmer a débuté comme acteur et décorateur de théâtre avant de suivre Murnau à Hollywood. Il y réalise de nombreux films à petit budget dont le célèbre Detour (1945).

Eugen Schüfftan (1893-1977) : chef opérateur du film. Connu pour être l’inventeur d’un effet spécial qui porte son nom et permet grâce à un système de miroirs d’intégrer de façon apparemment naturelle des décors de taille réelle et des maquettes. Effet utilisé notamment dans Metropolis (1927) de Fritz Lang. Schüfftan a travaillé sur quelques-uns des films majeurs de la première moitié du 20e siècle : Metropolis, le Napoléon d’Abel Gance, plusieurs films de Georg Wilhelm Pabst, Max Ophüls, Marcel Carné ou encore Georges Franju à la fin de sa carrière (Les yeux sans visage).

Fred Zinnemann (1907-1997) : assistant de Schüfftan sur ce film. Né à Vienne, Zinnemann devient cameraman avant de partir étudier le cinéma aux Etats-Unis. Il se fait connaître dès les années 40 mais ses plus grandes réalisations datent des années 50 et 60 : le chef-d’oeuvre High Noon (Le train sifflera trois fois) ou encore From Here to Eternity (Tant qu’il y aura des hommes).

Ce film est à rapprocher du courant de la Nouvelle Objectivité qui apparaît dans l’Allemagne de l’entre-deux guerres en réaction à l’expressionnisme. On y voit le déroulement de la vie quotidienne de cinq personnages. Le film est scénarisé et mis en scène, mais il se veut avant tout documentaire [2].

2

Pour un article sur William Cameron Menzies (1896-1957), artiste peu connu, qui fut pourtant un décorateur réputé : The Thief of Bagdad ou encore Gone with the Wind.

3

Pour une micro-interview de Paul Verhoeven, réalisateur hollandais que tout le monde connaît pour ses films américains : Robocop, Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers… etc. On le connaît moins pour ses films tournés aux Pays-Bas avec Rutger Hauer (Turkish Delight, Katie Tippel, Soldier of Orange, Flesh & Blood). Dans cet entretien on apprend que Verhoeven a écrit un livre sur la vie de Jésus (à défaut d’avoir pu en faire un film), qu’il est passionné par la figure historique du Christ (celui qui « ronfle, renifle et pète »), et qu’il est membre à ce titre du Jesus Seminar, un groupe de spécialistes de la Bible qui s’appuient sur les textes pour tenter de retrouver le Jésus ayant existé. De quoi revoir Robocop différemment ??

4

Pour un entretien avec Walter Murch, monteur notamment des films de Francis Ford Coppola depuis Conversation secrète en 1974. Peu de gens ont une réflexion aussi vive et enthousiasmante que lui sur le cinéma et la narration. Ce type est un génie. Il faut lire son livre In the blink of an eye, ou encore ses entretiens avec Michael Ondaatje au cours desquels il évoque son rêve de pouvoir un jour créer un système de notation pour l’art du montage, et même l’écouter raconter l’inventivité dont il a dû faire preuve pour monter et sonoriser le premier film de Georges Lucas THX 1138 (voir les bonus de la version double DVD).

5

Pour l’illustration de couverture signée Charles Burns, auteur incontournable de Black Hole. Son trait, faussement pop, utilisant à merveille les noirs d’encre, excelle avec les textures, la peau en particulier, et les regards.

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[1] Qu’une revue littéraire puisse parler de cinéma, de musique ou d’autres choses est tout ce qu’on peut souhaiter. On reconnaît bien là la patte de Dave Eggers.

[2] Raymond Bellour lui a consacré un ouvrage : Les hommes, le dimanche de Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer (Yellow Now, 2009).

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The Believer

Année de création: 2003

Périodicité : 9 numéros par an

Langue: anglais

Sujet(s): littérature, poésie, idées, critique, cinéma, musique

Prix au n° : 10$

Diffusion: The Mc Sweeney’s Store

R de Réel, par A + Z

 

 

 

Devise/Motto : Parvenue à Z, R de réel s’arrêtera : elle a pour but de constituer une collection homogène à travers sa déclinaison subjective des 26 lettres de l’alphabet.

Mission possible et réussie.

Créée en janvier 2000 par les écrivains Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz, R de Réel est un ovni dans le monde des revues : elle est morte de sa belle mort. Une mort douce, attendue [1].

Ovni aussi par le mélange gazeux d’érudition et de fougue limite pubère concocté par de jeunes renards tombés très tôt dans l’impression.

Précipité qui (toutefois) a (parfois) tendance à ballonner l’oeil et le cerveau. Mais vaut mieux ça que Castaldi (père & fils).

tamponsω

étiquettes / collages

mises en page équilibristes

jeux typographiques♣

jeux homo-poly-phoniques

dessins qui ne dépareilleraient pas sur les tables d’un amphi de la Sorbonne, gravés au compas et rehaussés de bic bleu et autre typex

interviews imaginaires de ………………. Gutenberg, Rabelais, Sade ………………………………………… & Cie

 ah et aussi topographie de Tulle

 

 

Au générique, du beau linge :

Le bouton § Pierre Senges (né en 1968) : encyclo-écrivain, champion du fragment numéroté. Voir Utopie : commentaires sur les chemins de ronde. Ou Thomas Moore illustré, enguirlandé.

Le body § Claro (né en 1962) : écrivain et traducteur (Pynchon, Danielewski, Rushdie). Voir notamment De la traduction considérée comme un désastre (vol. T). Abstract le traducteur est un écrivain faussaire (pas un magicien ! il devrait donc à ce titre apparaître en gros sur la couverture car pourquoi vouloir masquer qu’un livre est traduit d’une autre langue ???? C 1 négassion de la lang !) et la traduction est là pour bousculer, prendre, retourner, forcer et faire hurler la littérature française qui elle « se débat mollement ».

La veste § Eric Chevillard (né en 1964) : auto-écrivain-fictif. Voir notamment Portrait du romancier en administrateur des affaires courantes (vol. J). Grosso modo : feu sur le roman, le bon vieux roman, horloge pépère et soporifique qui conforte l’ordre établi le soir devant la cheminée.

La chemise (ouverte) § Ariel Wizman (né en 1962) : philo des plateaux. Voir son article du dictionnaire, lettre D. D.J. Pas lu.

Le feutre § Pacôme Thiellement (né en 1975): plurimédiapolygraphe spatial. Voir L’Après-dernier livre : à propos of V. de Thomas Pynchon (vol. UVW). J’ai déjà oublié ce qu’il a voulu dire.

Les fixe-chaussettes § Nicolas de Crécy (né en 1966) : dessinateur expressionniste décalé baroque. Voir Sandra la marmotte : drame à Saint-Germain des Prés.

 

 

 A SAVOIR : le making-of de R de Réel. Ou comment paraît une revue.

 

[1] Bianchi et Meltz dirigent à l’heure actuelle une autre revue : Le Tigre, dont il sera question ici prochainement.

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 R de Réel

 Année de création: 2000

Numéros parus: 23 (la revue a cessé de paraître)

Langue: français

Sujet(s): multiples

Prix au n°: 6,40€

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« Tout n’est que langue langue langue

Et derrière : corps corps corps »

Claro

(que si)