Echo Park

Et on continue avec Bolaño. Avec B. Pas de raison. Parce qu’après avoir été le plus grand écrivain de langue espagnole vivant, il ne cesse de nous hanter, maintenant que la vie a mis presque dix ans entre sa mort et nous. Il ne cesse de nous hanter avec ses routes d’os, ses déserts, ses cadavres, ses personnages qui s’ils ne sont pas vagabonds dans l’espace, le sont dans le temps, la mémoire ou dans le sec de leur mental. Parce que lorsqu’on commence à s’assoupir, à s’éventer dans la zone du confort, Bolaño arrive et il est dangereux.

*

B est entré en France. Il passe cinq mois à aller de-ci de-là, et à dépenser tout l’argent qu’il a. Sacrifice rituel, acte gratuit, ennui. Il prend des notes parfois, mais en règle générale, il n’écrit pas, il ne fait que lire. Qu’est-ce qu’il lit ? Des romans policiers en français, une langue qu’il comprend à peine, ce qui rend les romans encore plus intéressants. Même comme ça, il découvre l’assassin avant la dernière page. D’autre part, la France est moins dangereuse que l’Espagne, et B a besoin de se sentir dans une zone de faible intensité de danger.

Ainsi débute sa nouvelle justement titrée Vagabond en France et en Belgique, dans laquelle le personnage principal prénommé B visite Paris pour la première fois de sa vie et découvre sur l’étal d’un bouquiniste le numéro 2 (avril 1976) d’une revue belge du nom de Luna Park. Parmi les auteurs mentionnés sur la couverture, celui d’Henri Lefebvre le fascine plus que les autres (Dotremont, Baal, Altmann, Barthes) parce qu’il ne le connaît pas. A compter de ce moment, les femmes qu’il rencontre, les rues qu’il traverse, son départ pour Bruxelles, sont comme infiltrés par cette revue et ce mystérieux poète né en 1925 et mort en 1973 dont il cherche la trace en pure perte.

Pendant que M change de vêtements, B s’assoit dans un fauteuil et se met à feuilleter Luna Park, mais il s’ennuie rapidement comme si Luna Park et le petit appartement de M étaient incompatibles………………………………………………………..

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Contrairement aux revues de son roman Les détectives sauvages, telles que Lee Harvey Oswald par exemple, Luna Park a réellement existé. Créée par l’historien d’art Marc Dachy, spécialiste de Dada, elle a connu deux séries, l’une de 1975 à 1982 et l’autre de 2003 à 2009.

Ca, les créateurs d’un autre Luna Park, une revue en ligne américaine, ne le savaient pas. C’est donc à partir de l’évocation d’une revue qu’ils croient imaginaire qu’ils créent leur site en 2008 :

*

We assumed—wrongly—that Bolaño completely made up the magazine, and it only existed because we, with Bolaño’s help, imagined it into existence. It was later discovered the magazine did and does exist; a wonderful avant-garde publication from Belgium. Still, in that mistake came the idea that literary magazines are as much a conception of the reader’s imagination as the writing within is. That they are, like all good books, catalysts for the imagination.

Trouvée par hasard, justement en cherchant des informations sur le Luna Park de Dachy, cet autre Luna Park explore, tiens donc, le monde des revues littéraires…

Echo encore.

 

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Mondes sans fin

GATEWAY.   Publié en 1977 par Frederik Pohl. Vainqueur des plus grands prix du genre, dont le prestigieux prix Hugo. Voici l’un des romans de science-fiction les plus fascinants qui aient été écrits. Tout en étant aussi l’un des plus frustrants parce qu’il n’a pas complètement tenu la distance du temps. Mais les trouvailles de ce livre demeurent géniales. Voir la courte mais excellente analyse parue sur le blog de la revue en ligne Tor.com : Absentee aliens: Frederik Pohl’s Gateway. Disponible en français dans la collection Folio sous le titre La grande Porte.

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File Megazine : Punk ‘Til You Puke !*

Non rien à voir avec un obscur fanzine photocopié distribué à la sortie du CBGB. Rien à voir non plus avec Magazine, le groupe punk formé par Howard Devoto en 1977. FILE Megazine est une défunte revue d’art contemporain publiée par un trio d’artistes canadiens connus sous le nom de General Idea et actifs entre 1969 et 1994.

J’ai pour ma part découvert leur existence en visitant l’exposition Haute Culture qui s’est récemment achevée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Créée en 1972 et publiée jusqu’en 1989 (soit 26 numéros), FILE Magazine (devenu Megazine par la suite) constitue l’une des multiples activités du collectif General Idea dont la tâche a consisté à employer tous les médias disponibles (imprimé, courrier, peinture, sculpture, vidéo, performance…) pour ne cesser de questionner les mythes de la société occidentale, en premier lieu desquels la place de l’art et de l’artiste. Le principe premier du groupe est « la forme suit la fiction ».

Pour prendre un raccourci brutal, General Idea c’est un peu comme si les Inconnus avaient frayé dans le monde de l’art conceptuel plutôt que dans celui du spectacle humoristique. Fondé à Toronto en 1969 par Felix Partz, Jorge Zontal – tous deux décédés en 1994 – et AA Bronson, le trio constitue une identité artistique sous laquelle les trois artistes se retranchent, souhaitant ainsi se « libérer de la tyrannie du génie individuel ».

We knew that in order to be glamorous

we had to become plagiarists, intellectual parasites

Fascinés par la culture de masse, il s’emparent de ses codes et moyens d’expression. Ils en détournent les symboles, à l’instar du nom et du logo de leur magazine qui parodient un périodique mondialement célèbre : FILE=LIFE. De célèbres numéros spéciaux, très pops, portent notamment sur le « Glamour » ou le « Punk ».

Devenu pur objet de consommation, leur art en a toutes les caractéristiques, encore aujourd’hui. Si on veut lire FILE, il faut soit passer par le réseau de l’occasion soit claquer les 200 € que coûte la collection complète parue en reprint en 2008.

Il est regrettable qu’un tel produit de la culture populaire ne soit pas disponible gratuitement sur internet, premier média du genre.  C’est là la preuve d’une Muséification abusive de l’art contemporain, lequel se pense pourtant en opposition à l’art classique et à la pesanteur des discours académiques sur l’art….

* Titre du numéro spécial publié à l’automne 1977 : Punk ‘Til You Puke !

No work and no play make Bill a bad boy

A l’occasion de l’exposition présentée à la Cinémathèque (23 mars-31 juillet), le magazine mensuel de Mk2 T3ois Couleurs publie un numéro spécial entièrement consacré à Stanley Kubrick.

Sans être exceptionnel, ce numéro a le mérite d’être une bonne synthèse de l’oeuvre et de la personnalité du cinéaste. Un beau portrait de Kubrick en artisan inventeur.

Au fil des pages, apparaît l’essence même de tout réalisateur de cinéma : un artiste multiforme, chef d’équipe, curieux jusqu’à la déraison, passionné, premier défenseur de son film, dont il est capable de superviser tous les aspects : le scénario, le casting, les costumes, les caméras et les objectifs, les décors, les accessoires, la musique, le son, la lumière, le montage.

S’agissant des films, les différentes interventions montrent que son dernier, Eyes Wide Shut, demeure, plus de dix ans après sa sortie, encore très controversé.

Considéré comme un chef-d’oeuvre par les uns, comme un téléfilm tout juste digne de M6 par les autres, ce film a en lui une inquiétante capacité à plaire et décevoir en même temps, au point, me concernant, de le revoir souvent et d’en sortir systématiquement avec la même sensation mitigée. Est-ce un bon film ? Un film passable ? Est-ce qu’il me plaît ou non ? Difficile de trancher. A tel point que je pourrais quasiment faire mienne la formule d’un critique parlant du film dans la revue en ligne culturevulture : EWS est un film qu’il est bien plus passionnant de commenter que de regarder.

Sous de nombreux aspects, EWS apparaît trop sophistiqué et maniéré, voire grotesque par moment. Je ne pense pas tant aux scènes du manoir qu’à celle du bal au début du film, au psychodrame conjugal qui s’ensuit, ou encore à celle opposant Tom Cruise à Sydney Pollack autour d’une table de billard ; je pense aussi beaucoup au jeu des acteurs qui frise bien souvent l’insupportable. Pourtant, à bien y regarder, ce sont les mêmes aspects qui confèrent au film son charme si particulier, autant vénéneux que sordide : sa cinématographie faussement réaliste, ses décors d’un New York de sortilège, ses personnages ectoplasmes, son mystère de pacotille. Tout y est ambivalent.

Si l’on suit le scénario et la nouvelle dont il s’inspire fortement (Traumnovelle d’Arthur Schnitzler), toute cette théâtralité qui paraît déplacée à première vue, a un sens : représenter le monde fantasmatique dans lequel le personnage du docteur Harford joué par Tom Cruise est censé tomber. Car à bien des égards, ce monde que nous connaissons tous, est sordide, cru, difforme, grotesque, et plus pauvre qu’il n’y paraît. Comme le film. Et à la différence de Schnitzler, Kubrick ne suggère à aucun moment que le docteur ait pu rêver. Il a bien vécu tout ce qui lui arrive [1]. C’est l’interprétation délirante qu’il en fait qui change tout. Et s’il peut-être question de rêve c’est plutôt au sujet de tout ce qu’il a vécu avant : sa vie de médecin, mari et père de famille sûr de lui et d’autrui.

EWS est une expérience initiatique, d’où l’aspect très ritualisé de la plupart des scènes du film, qu’il s’agisse des scènes de séduction, des scènes conjugales, des scènes de mystère, de sexe…etc. Bill Harford, les yeux grands fermés, prends conscience d’un monde intérieur qu’il ne soupçonnait pas au point de ne plus être sûr de rien, en premier lieu de lui-même. EWS peut être vu comme une sorte de rite de passage à l’âge adulte, à la connaissance de soi.

Est-ce bien étonnant ce qui arrive au bon docteur Bill ? Ce rite nous le vivons tous d’une façon ou d’une autre, à un moment où à un autre. L’air de notre vie quotidienne est tellement chargé en fiction qu’il suffit d’une étincelle pour qu’il y ait explosion de la conscience. Et donc passage de l’autre côté.

Au bout du compte, au delà de son caractère vain et grimaçant, c’est le film le plus réaliste de Kubrick [2].

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[1] C’est pour cela que la comparaison de ce film avec ceux de David Lynch, évidente à première vue, ne tient pas vraiment. Chez Lynch, le monde du rêve et des fantasmes est beaucoup plus présent dans le réel, au point d’être souvent considéré à part égale (Lost Highway, Mulholland Drive). Et son approche de notre vie quotidienne est plus sentimentale, plus populaire, plus concrète. Il n’y a pas chez Kubrick l’attrait immodéré de Lynch pour les tartes ou le café par exemple. Lynch et Kubrick sont d’emblée séparés par la distance qu’il y a entre un boy-scout du Montana et un intellectuel New Yorkais.

[2] Même le casting est réaliste. Le choix par Kubrick du couple Cruise-Kidman est excellent. Cruise ne joue pas très bien c’est manifeste, pourtant le personnage qu’il représente (le héros sûr de lui, toujours vainqueur, et complètement lisse) convient à merveille au film. Kubrick a fait là un beau pied-de-nez à Hollywood.

Sampler n’est pas jouer : hiver

Suite et fin de la saga Nomad’s land. Lire auparavant : printemps, été, puis automne.

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Le projet Nomad’s land a donné lieu en 2000 aux éditions Kargo, lesquelles ont poursuivi à plus grande échelle le travail débuté trois ans plus tôt en publiant, souvent pour la première fois en français, les textes dont les bonnes feuilles ont paru auparavant dans la revue. Citons entre autres :

  • Stanley Booth. Dance With the Devil. 2000.
  • David Toop. Ocean of Sound. 2001.
  • Ulf Poschardt. DJ Culture. 2002.
  • Julian Cope. Krautrocksampler. 2005.
  • William T. Lhamon Jr. Peaux blanches, masques noirs. 2008.

Il est important de souligner que Kargo est l’une des rares maison d’édition françaises à avoir accepté un accord avec Google Livres. Par conséquent, l’intégralité de son catalogue, dont la revue Nomad’s land, est consultable dans cette base de données depuis 2006.

Alexandre Laumonier [1] s’était alors exprimé dans un article intitulé « Les petits éditeurs votent Google » paru dans Libération. Allant à l’encontre de la vox populi et de Jean-Noël Jeanneney son porte-parole, il argumentait en faveur de la visibilité qu’est en mesure d’apporter Google aux petits éditeurs versés dans le domaine difficile des sciences humaines. « Je n’ai aucun plaisir à défendre Google ; j’utilise juste tous les moyens disponibles pour rendre les livres visibles. », écrivait-il très justement en prenant soin de préciser : « Aucun cynisme dans tout cela – juste un principe de réalité. Que les anti-Google commencent par ne plus s’en servir lorsqu’ils recherchent quelque chose sur internet ! Comme le dit mon confrère des éditions de l’Éclat, on préférerait imprimer au plomb et ne pas perdre de temps à s’occuper de ces histoires de numérisation… mais les temps ont changé ».

Il déplorait l’inexistence d’un vrai débat et on était en 2006. Cinq ans plus tard, ce débat existe-t-il vraiment? Hélas non. Depuis le faux pas retentissant de la BnF, silence radio.

En dépit de cette visibilité et des critiques souvent élogieuses, les éditions Kargo se sont définitivement arrêtées en 2008. Alexandre Laumonier a dû se résoudre à mettre fin à l’aventure, faute d’être en mesure de poursuivre un travail aussi conséquent en étant quasiment seul. Aucun éditeur n’a alors souhaité lui apporter son soutien, ce qui témoigne d’une frilosité et d’une étroitesse d’esprit bien françaises.

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Voir la page Kargo sur le site des éditions de l’éclat. Présentation des ouvrages publiés et renvoi sur Google Livres.

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[1] AL est aujourd’hui directeur de collection aux éditions des Presses du réel. Son nouveau projet éditorial intitulé Zones sensibles vient de voir le jour.

Sampler n’est pas jouer : automne

Suite de la saga Nomad’s land. Lire auparavant les deux chapitres précédents : printemps puis été.

Comme l’a raconté Alexandre Laumonier (son créateur) dans un passionnant entretien, la revue Nomad’s land fut une création artisanale élaborée avec deux ou trois bouts de ficelle et beaucoup de motivation. Les deux compères ont beaucoup ramé bénévolement pour faire comprendre leur projet, aux libraires d’abord, puis aux éditeurs lorsque la question de transformer la revue en collection s’est posée (en vain). En dépit du succès critique et public (les ventes ont permis à la revue de se maintenir à flot, sans bénéfices), seuls quatre numéros de Nomad’s Land ont vu le jour. Pour chacun, un thème et une partie hors-sujet.

NL a été conçue comme un mix, une sorte de collage de textes entrant en résonnance entre eux. Ces textes, devenus des références incontournables aujourd’hui, sont pour la grande majorité issus du monde anglo-saxon. Ceci est d’autant plus à souligner qu’aucun d’entre eux n’étaient alors traduits en français, d’où le mérite de cette revue d’entamer une telle tâche. Ils ont pour particularité d’étudier la pop music sous des aspects inhabituels : musicologique, sociologique, anthropologique, technique, historique ou philosophique. Ils ne craignent pas la pluridisciplinarité ou les approches intuitives et poétiques.

Cet extrait d’une note de lecture parue dans Spike Magazine au sujet d’un des livres que NL a traduit (DJ Culture d’Ulf Poschardt) est assez représentatif de cette nouvelle façon d’envisager l’étude musicale :

Poschardt manages to write about DJ culture in a scholarly but informal style, interweaving quotes from DJs with citations of numerous critical theorists. In the hands of a less thoughtful writer, this could have resulted in clumsy prose, but Poschardt uses nuggets of academic theory to persuasively emphasise the radical shift during this century that has happened to music, DJs and society itself because of technology. Chris Mitchel

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En seulement 4 numéros, Nomad’s Land a couvert les courants musicaux majeurs du 20e siècle.

1

Le premier numéro se consacre aux ambiances, et en particulier à ce qu’on appelle l’ambient, dont l’un des plus célèbres tenants est Brian Eno (par ailleurs connu pour son travail de producteur avec U2 notamment). Y sont envisagés notamment les rapports du son et de l’espace et le rôle majeur de la technique dans la conception de la musique.

2

La seconde livraison est dédiée au rock psychédélique ouest-allemand des années 70. Ce courant musical singulier est connu sous deux noms : les allemands parlent de kosmische musik alors qu’il est appelé familièrement krautrock par les Britanniques. Il se caractérise par l’emploi de l’électronique et le détournement des instruments traditionnels du rock. Il est fortement influencé par le Velvet Underground de Lou Reed et John Cale, ainsi que par Karlheinz Stockhausen, et a donné naissance à des groupes cultes tels que Amon Düül I et II, Can, Tangerine Dream, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Neu, Faust et bien sûr le mondialement connu Kraftwerk.

3

Troisième étape : la passionnante question du sample dans plusieurs genres tels que le hip-hop, le rap ou les musiques du Quatrième Monde. Le premier article donne d’emblée la tonalité: sampler n’est pas piller, c’est créer. L’oeuvre originale s’en trouve revitalisée.

4

Coda. Exploration du blues et de ses origines. A noter également le portrait fascinant de Louis Thomas Hardin alias Moondog, clochard céleste de la musique contemporaine.

L’aventure Nomad’s land s’est achevée en 1999 pour donner naissance aux éditions Kargo.

Suite et fin de la saga Nomad’s land dans Sampler n’est pas jouer : hiver.

Sampler n’est pas jouer : été

Nomad’s land (voir auparavant Sampler n’est pas jouer : printemps) est créée en 1997 par Alexandre Laumonier et Jean-Philippe Henquel (amis nancéiens de longue date) avec pour objectif de publier des textes sur les musiques populaires contemporaines (rap, blues, rock, jazz, world music…). Il ne s’agissait pas alors pour eux de traiter de l’actualité musicale sous forme critique, mais bien au contraire de privilégier l’analyse (comprendre le fonctionnement de ces musiques) et surtout de dessiner « des réseaux de relations, des connexions ». En d’autres mots: appliquer les méthodes des sciences humaines à des genres qui parce qu’ils ne sont pas considérés comme sérieux (voire pas considérés du tout) échappent en général à l’étude, réservée elle à la culture savante. Cette pratique commence seulement à émerger en France aujourd’hui, dans le sillage des Cultural studies américaines. Alors pas difficile d’imaginer la situation à la fin des années 90.

Qu’est-ce que l’aura ?

Ainsi débutait le premier numéro de Nomad’s Land, sur cette question posée par Walter Benjamin dans son fameux essai sur la reproductibilité technique. Selon ce dernier l’aura est l’essence sacrée de l’oeuvre d’art, son inaccessibilité symbolique, sa présence, son ici et maintenant. Lorsque l’œuvre d’art est reproduite elle perd immanquablement cet aura. Ce qui était flagrant, c’était que ce passage était disposé à l’entame du premier numéro comme une provocation ou comme un manifeste inversé puisque tout ce qui suivait allait à l’encontre de ce qu’écrivait Benjamin et était même en mesure de démontrer le contraire.

C’était à la fois un symbole et un passage de témoin.

En effet, quoi qu’en dise Benjamin, il existe des domaines artistiques où l’oeuvre naît d’une reproduction. Les genres musicaux dont il est question dans Nomad’s land reposent précisément sur la reproductibilité de l’oeuvre permise par le développement des technologies de studio (mixage et sample notamment). Les possibilités offertes par le sample n’existent pas dans le monde décrit par Benjamin, pour autant n’y a-t-il pas réapparition de l’aura dans le mix?

Oui, répond Kodwo Eshun (n°3, Printemps-été 1998, pp. 63-72) en citant en particulier l’exemple du dubplate, du remix unique : composé de morceaux originaux mixés et remixés, le dubplate est un disque pressé en un unique exemplaire.

Ce que confirme Clayton dans n+1 : le principe du mix repose sur le fait de copier, réutiliser, reproduire pour recréer. La copie devient une nécessité. La performance du DJ n’en est pas pour autant dénuée d’aura, bien au contraire. Peut-être même sous-entend-t-il que l’oeuvre d’art c’est le DJ lui-même…

Désormais, l’aura est dans la copie et la technologie peut être utilisée dans le but d’étendre les champs de l’imagination musicale.

A ceux qui qui opposent le droit d’auteur en poussant des cris d’orfraie, John Oswald (n°3) répond qu’il est un frein à la créativité. Il nous invite à distinguer l’imitation de la transformation. Celle-ci revitalise. C’est pourquoi il incite à sampler : c’est le plus grand honneur que l’on puisse faire à un musicien. A une restriction près : samplons mais créditons !

Une vision plus détaillée du contenu de Nomad’s land suivra dans Sampler n’est pas jouer : automne.