Zone limite (caméo)

 

Sons gazeux et élimés, talismans sans valeur, grotesque assumé, sous-genres, micro-genres, tunnels ou corridors pour studio

musique des déserts

granges ou garages

mélodies plastiques

vidéos en détresse

tout cela se trouve sur Altered Zones, un astéroïde détaché de la planète Pitchfork, et consacré aux musiques discrètes du 21e siècle…

Sin Kitty: \ »Addie\ »

Rhys Chatham – une chanson si vieille

 

http://cdn.alteredzones.com/content/ears/Steve_Hauschildt_-_Already_Replaced.mp3


Echo Park

Et on continue avec Bolaño. Avec B. Pas de raison. Parce qu’après avoir été le plus grand écrivain de langue espagnole vivant, il ne cesse de nous hanter, maintenant que la vie a mis presque dix ans entre sa mort et nous. Il ne cesse de nous hanter avec ses routes d’os, ses déserts, ses cadavres, ses personnages qui s’ils ne sont pas vagabonds dans l’espace, le sont dans le temps, la mémoire ou dans le sec de leur mental. Parce que lorsqu’on commence à s’assoupir, à s’éventer dans la zone du confort, Bolaño arrive et il est dangereux.

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B est entré en France. Il passe cinq mois à aller de-ci de-là, et à dépenser tout l’argent qu’il a. Sacrifice rituel, acte gratuit, ennui. Il prend des notes parfois, mais en règle générale, il n’écrit pas, il ne fait que lire. Qu’est-ce qu’il lit ? Des romans policiers en français, une langue qu’il comprend à peine, ce qui rend les romans encore plus intéressants. Même comme ça, il découvre l’assassin avant la dernière page. D’autre part, la France est moins dangereuse que l’Espagne, et B a besoin de se sentir dans une zone de faible intensité de danger.

Ainsi débute sa nouvelle justement titrée Vagabond en France et en Belgique, dans laquelle le personnage principal prénommé B visite Paris pour la première fois de sa vie et découvre sur l’étal d’un bouquiniste le numéro 2 (avril 1976) d’une revue belge du nom de Luna Park. Parmi les auteurs mentionnés sur la couverture, celui d’Henri Lefebvre le fascine plus que les autres (Dotremont, Baal, Altmann, Barthes) parce qu’il ne le connaît pas. A compter de ce moment, les femmes qu’il rencontre, les rues qu’il traverse, son départ pour Bruxelles, sont comme infiltrés par cette revue et ce mystérieux poète né en 1925 et mort en 1973 dont il cherche la trace en pure perte.

Pendant que M change de vêtements, B s’assoit dans un fauteuil et se met à feuilleter Luna Park, mais il s’ennuie rapidement comme si Luna Park et le petit appartement de M étaient incompatibles………………………………………………………..

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Contrairement aux revues de son roman Les détectives sauvages, telles que Lee Harvey Oswald par exemple, Luna Park a réellement existé. Créée par l’historien d’art Marc Dachy, spécialiste de Dada, elle a connu deux séries, l’une de 1975 à 1982 et l’autre de 2003 à 2009.

Ca, les créateurs d’un autre Luna Park, une revue en ligne américaine, ne le savaient pas. C’est donc à partir de l’évocation d’une revue qu’ils croient imaginaire qu’ils créent leur site en 2008 :

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We assumed—wrongly—that Bolaño completely made up the magazine, and it only existed because we, with Bolaño’s help, imagined it into existence. It was later discovered the magazine did and does exist; a wonderful avant-garde publication from Belgium. Still, in that mistake came the idea that literary magazines are as much a conception of the reader’s imagination as the writing within is. That they are, like all good books, catalysts for the imagination.

Trouvée par hasard, justement en cherchant des informations sur le Luna Park de Dachy, cet autre Luna Park explore, tiens donc, le monde des revues littéraires…

Echo encore.

 

Un mystère américain

(photo issue21)


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Beaucoup a été dit sur le dernier film de Terrence Malick. Chef d’oeuvre sublime, film boursouflé et fumeux, publicité pour le National Geographic, éléphant new age qui trompe énormément, prêchi-prêcha biblique… etc. On a beaucoup insisté (et beaucoup est peu dire) sur le choix crucial entre la nature et la grâce, énoncée par la voix-off dès le début du film. On a encensé les images superbes du film, souvent pour dire que l’intérêt du film n’allait pas au-delà. Oui mais dans cette bataille pour sa bénédiction ou sa mise à l’index, beaucoup de choses, en France du moins, ont été oubliées.

Si on ne peut reprocher au spectateur mortel le fait de donner son avis sur le mode j’aime/j’aime pas, il n’en va pas de même pour le critique immortel, lequel devrait théoriquement creuser son sujet et fournir des éléments de contexte, non pour l’absoudre en dernière instance, mais pour donner des éléments d’appréciation complémentaires et moins subjectifs. En d’autres mots : expliquer d’où vient le film. Or à part nous bassiner avec le mysticisme chrétien de Malick, on ne nous a rien appris. Personne n’a vraiment cherché à replacer ce film dans un contexte plus large, alors qu’il n’est pas une œuvre isolée en ce début de 21e siècle, il est au contraire le produit d’une tradition particulière. Certes, la méconnaissance française de l’histoire et de la pensée américaines explique certainement cet aveuglement, mais elle n’excuse pas ce qui demeure une négligence journalistique, pour ne pas parler d’incompétence.

Toujours est-il que 1) on n’a pas assez jugé le fond, faute de contexte et 2) on a trop vite évacué la forme du film.

J’ai eu l’intuition pour ma part qu’il ne fallait pas s’arrêter au seul Malick, au peu qu’on sait de lui finalement, qu’il fallait remonter le cours de ses influences afin de mieux saisir la portée du film, lequel quoi qu’on en dise, mérite et autorise d’autres lectures que le sempiternel discours sur sa spiritualité aveuglante et son look d’album photos. A la sortie du cinéma, j’ai pensé à Thoreau, à Whitman. J’ai pensé au roman américain, dans son rapport démesuré à la nature et à l’univers. J’ai pensé à la spiritualité américaine. J’ai été frappé par l’extrême sensorialité de la cinématographie du film (due à Emanuel Lubezki, le chef opérateur), renforcée par la justesse des acteurs et la qualité du jeu qui paraît résulter d’improvisations sans fin.

C’est en cherchant autre chose, comme souvent, que je suis tombé sur cet article de la revue Hydra Magazine : American Transcendentalism and ‘The Tree of Life’. Son auteur y fait le rapprochement entre le cinéma de Malick et le mouvement transcendantaliste américain fondé au 19e siècle par Ralph Emerson et dont l’un des plus célèbres représentants fut Henry David Thoreau. Qu’est-ce qui caractérise le transcendantalisme ? La nostalgie pastorale et le goût pour la nature sauvage comme fondement de l’identité américaine, l’individualisme démocratique, l’indépendance rebelle, l’accès à la spiritualité dans la nature. C’est sur ce terrain que l’auteur aborde le film pour mieux en montrer les qualités et les défauts. Il produit ainsi une réflexion décisive sur ce qui fait de ce film une oeuvre typiquement américaine :

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A friend asked me what makes this film especially American, and I would answer that it would be this more-of-more-ness, this contagious audacity to film as much of everything (both the representable and unrepresentable, the objective and the inter-subjective) as is financially and technologically possible: the quantification of human experience in a nutshell. The optimistic belief that a million feet of film (2 million, 3 million?) could register the sum total of a boy’s life in Texas. A similar question would be: what makes Transcendentalism an American ideology? It could be answered something like this: the belief that one can transcend the perceptual limitations of history, of time and place, provided one invents one’s own medium for narrating it. A kind of metaphysical entrepreneurship. We produce our own history, or we bring the universal down to our size, if we can create a private, self-willed language for its mediation. Or as Emerson would say (and Malick approve of): The foregoing generations beheld God and nature face-to-face; we, through their eyes. Why should not we also enjoy an original relation to the universe? Why should not we have a poetry and philosophy of insight and not of tradition, and a religion by revelation to us, and not the history of theirs? . . . The sun shines to-day also. There is more wool and flax in the fields. There are new lands, new men, new thoughts. Let us demand our own works and laws and worship.

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La petite fille des Moissons du ciel ne dit-elle pas qu’on ne passe qu’une fois sur Terre et que par conséquent il vaut mieux tout faire pour s’y plaire ?

Malick est le ré-enchanteur d’un monde moderne arraché à la nature et au cosmos, comme l’écrit Eric Repphun dans son article Look Out Through My Eyes: The Enchantments of Terrence Malick. C’est à ce titre que ses films sont spirituels (ce qui semble poser un problème en France, sans qu’on puisse comprendre pourquoi). Malick cherche la magie dans la vie quotidienne, l’irrationnel, le mystère. Il propose de -unir le corps et l’esprit, le passé et le présent, l’homme et la nature, la science et la religion, l’art et la vie. L’auteur place Malick à la suite d’autre réalisateurs de la transcendance tels que Bresson et Ozu. Trois caractéristiques narratives permettent de rapprocher leurs films : la représentation du quotidien, la séparation brutale entre l’homme et son environnement et enfin la transcendance de cette désunion par la grâce et la rédemption.

Afin d’exprimer cette transcendance, Malick a développé une façon de filmer tout à fait particulière. On parle souvent de cinéma du regard à son encontre, mais son cinéma est celui de tout le corps, de tous les sens, à tel point que son image devient extraordinairement proche de nous, palpable à un point renversant (suffirait-il de tendre la main?), et cette réussite, on ne le dit pas assez, est aussi en grande partie due au travail exceptionnel fait sur le son et le montage. Le film est taillé dans la matière même de l’émotion : sensibilités des acteurs, lumière naturelle, son, couleurs.

Malick, plus que tout autre réalisateur, contribue à créer un nouveau langage cinématographique dans lequel c’est l’image sonore autant que la sensation, et non le récit, qui dictent la syntaxe. Il part de l’image et du son (son usage du voice over peut être jugé horripilant mais il est artistiquement exceptionnel) pour raconter une histoire et non l’inverse. Ca paraît être une évidence lorsqu’on parle de cinéma mais ça n’est pas si simple. Près de 120 ans après l’invention des Lumière, le langage cinématographique, à l’exception notable des films d’action hollywoodiens, demeure encore en grande partie inféodé au récit textuel. Malick lui se moque du récit. Il écrit son film en poète. C’est ce qui a conduit de nombreux critiques à parler d’un livre d’images pour enfants, d’un album où les images sont trop belles. C’est effectivement le risque d’un tel parti pris et Malick n’y échappe pas, notamment en raison de la longueur de son film qui le transforme à plusieurs reprises en un flux d’images qui s’auto-annihile et absorbe tout espace de pensée. Néanmoins il cherche, il tâtonne, et cette force créatrice dépasse à mon sens tous ces défauts.

On en reparlera. Pour le moment, tout jugement sur le film reste suspendu à un nouveau visionnage. La sortie en DVD étant prévue pour octobre, je reviendrai certainement à ce moment-là, pour confirmer, amender, contredire cette première approche.

Ruido : incondicional !

 Inspiration overflow  / to Raisa Maudit

(photo issue21 – 2011)

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C’est dans une petite librairie de Santa Cruz de La Palma (Canaries) que j’ai été surpris de découvrir cette revue. Je ne m’attendais pas à l’existence d’une revue culturelle indépendante sur cette petite île boisée connue pour ses bananeraies, son climat généreux et ses volcans, et à vrai dire je ne m’étais même pas posé la question. Ceci sans mépris aucun : nous sommes tous accablés par l’ignorance et les voyages sont justement là pour la faire reculer.

Ruido a pour préoccupation de promouvoir l’art dans toutes ses formes, qu’il soit local (La Palma et l’ensemble de l’archipel), national ou international. Le numéro que j’ai entre les mains (n°16, paru en avril 2011) traite ainsi des Ramonas, groupe de punk-rock de La Palma, de Papa Pupa, groupe de hard rock venant de Lanzarote, de Miguel Manescau, guitariste colombien qui a vécu à Tenerife, de Radiohead, de Jane Austen, des frères Coen et pour finir de Raisa Maudit, artiste multidisciplinaire comme elle se définit, née en 1986 sur l’île de La Palma.

Cette dernière est sans aucun doute l’affiche la plus intéressante du numéro et son site internet, magnifiquement titré The Rise and the Fall of RAISA MAUDIT… and the lack of inspiration, mérite le détour. Comme beaucoup de jeunes artistes contemporains, ses créations tiennent à la fois de l’art (Jeff Koons, Sophie Calle, Wim Delvoye… comptent parmi ses influences) et de la théorie de l’art (Lipovetsky, Deleuze ou Hakim Bey en ligne de mire) ; elles s’intéressent au rapport entre individu et collectif, réalité et fiction ; elles se fondent sur le réemploi de matériaux et ressources existants (d’où ce « lack of inspiration ») ; et elles se manifestent sous des formes très diverses : photographie, vidéo, collages, performances…

Comme elle le proclame, Raisa Maudit réagit à l’idée de bonheur comme sédatif social et la met en scène. Elle conçoit une « misanthropie humaniste » qu’elle souhaite sans copyright (toutes ses œuvres sont sous licence copyleft). L’art est une énergie destinée à tous et doit circuler coûte que coûte. Dans la partie « statement » de son site, elle propose d’ailleurs une vision assez tranchée de la démocratisation culturelle comme séduction, personnalisation et décontextualisation. D’une certaine façon, la culture devient rock star et l’individu groupie. Si cette conception, envisagée dans le cadre du travail de l’artiste, est assez juste, elle a tendance en revanche à devenir néfaste dès qu’il s’agit de pédagogie : en effet, séduire et décontextualiser à outrance n’est jamais une bonne chose. A bien y regarder, cette définition s’appliquerait presque comme un calque à quelques grandes expositions parisiennes qui font de leur sujet une sorte de dieu pailleté et intouchable.

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=> Un bémol : il n’est pas tout à fait évident de se faire une idée du travail de Raisa Maudit rien qu’en consultant son site internet. C’est un peu fourre-tout. Et certains de ses textes mériteraient une traduction en anglais pour les non hispanophones…

=> Les 15 premiers numéros de Ruido sont disponibles en ligne. => REVISTAS

Mondes sans fin

GATEWAY.   Publié en 1977 par Frederik Pohl. Vainqueur des plus grands prix du genre, dont le prestigieux prix Hugo. Voici l’un des romans de science-fiction les plus fascinants qui aient été écrits. Tout en étant aussi l’un des plus frustrants parce qu’il n’a pas complètement tenu la distance du temps. Mais les trouvailles de ce livre demeurent géniales. Voir la courte mais excellente analyse parue sur le blog de la revue en ligne Tor.com : Absentee aliens: Frederik Pohl’s Gateway. Disponible en français dans la collection Folio sous le titre La grande Porte.

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Au royaume des bannis, De Toth est roi

 La chevauchée des Bannis

Ce photogramme est extrait de Day of the Outlaw / La chevauchée des bannis (1959) d’Andre De Toth, dont une version DVD vient enfin de paraître. Film hors norme, « noir comme neige » selon les mots de Philippe Garnier, longtemps considéré comme une oeuvre de série B, Day of the Outlaw est un western qui ne ressemble à aucun autre. Sa dramaturgie est si particulière qu’elle semble aller d’un pôle à un autre, comme divisée : à la fois rêche et chargée de désir, calme et violente, lente et électrique. La lumière de ses extérieurs oscille entre l’éclat franc du soleil de montagne et le blizzard hivernal dans lequel hommes et chevaux manquent de disparaître.

Ce n’est pas tout : des intérieurs dépouillés, un héros qui ne tire pas un seul coup de feu, des chevaux qui souffrent le martyr dans le froid et la neige, des hors-la-lois aux doigts gelés, une scène de bal frénétique où les femmes sont autant de poupées désarticulées entre les mains d’hommes avides, un pacte étrange entre deux loups solitaires au profit de la survie de la communauté… Western lunatique, Day of the Outlaw ne s’oublie pas.

Il est d’ailleurs symptomatique de voir à quel point la campagne promotionnelle révèle en négatif la nature du film de De Toth. Rien ne lui ressemble moins que cette photographie de l’actrice Tina Louise dont le Studio voulait coûte que coûte promouvoir les seins alors qu’ils sont bien plus dissimulés dans le film. Tout De Toth est là.

La revue en ligne australienne Senses of Cinema a rendu hommage à Andre De Toth peu après sa mort en 2002. On peut lire dans le n°25 une belle interview du cinéaste, l’un des célèbres borgnes d’Hollywood, franc-tireur du western et du film noir, qui préférait tourner des « B-movies » plutôt que de devoir se soumettre.


Why would I want to do a “million dollar picture”? I didn’t need a million headaches. With the lower budgets, most of the time, I was left completely alone.

Andre De Toth