Un mystère américain

(photo issue21)


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Beaucoup a été dit sur le dernier film de Terrence Malick. Chef d’oeuvre sublime, film boursouflé et fumeux, publicité pour le National Geographic, éléphant new age qui trompe énormément, prêchi-prêcha biblique… etc. On a beaucoup insisté (et beaucoup est peu dire) sur le choix crucial entre la nature et la grâce, énoncée par la voix-off dès le début du film. On a encensé les images superbes du film, souvent pour dire que l’intérêt du film n’allait pas au-delà. Oui mais dans cette bataille pour sa bénédiction ou sa mise à l’index, beaucoup de choses, en France du moins, ont été oubliées.

Si on ne peut reprocher au spectateur mortel le fait de donner son avis sur le mode j’aime/j’aime pas, il n’en va pas de même pour le critique immortel, lequel devrait théoriquement creuser son sujet et fournir des éléments de contexte, non pour l’absoudre en dernière instance, mais pour donner des éléments d’appréciation complémentaires et moins subjectifs. En d’autres mots : expliquer d’où vient le film. Or à part nous bassiner avec le mysticisme chrétien de Malick, on ne nous a rien appris. Personne n’a vraiment cherché à replacer ce film dans un contexte plus large, alors qu’il n’est pas une œuvre isolée en ce début de 21e siècle, il est au contraire le produit d’une tradition particulière. Certes, la méconnaissance française de l’histoire et de la pensée américaines explique certainement cet aveuglement, mais elle n’excuse pas ce qui demeure une négligence journalistique, pour ne pas parler d’incompétence.

Toujours est-il que 1) on n’a pas assez jugé le fond, faute de contexte et 2) on a trop vite évacué la forme du film.

J’ai eu l’intuition pour ma part qu’il ne fallait pas s’arrêter au seul Malick, au peu qu’on sait de lui finalement, qu’il fallait remonter le cours de ses influences afin de mieux saisir la portée du film, lequel quoi qu’on en dise, mérite et autorise d’autres lectures que le sempiternel discours sur sa spiritualité aveuglante et son look d’album photos. A la sortie du cinéma, j’ai pensé à Thoreau, à Whitman. J’ai pensé au roman américain, dans son rapport démesuré à la nature et à l’univers. J’ai pensé à la spiritualité américaine. J’ai été frappé par l’extrême sensorialité de la cinématographie du film (due à Emanuel Lubezki, le chef opérateur), renforcée par la justesse des acteurs et la qualité du jeu qui paraît résulter d’improvisations sans fin.

C’est en cherchant autre chose, comme souvent, que je suis tombé sur cet article de la revue Hydra Magazine : American Transcendentalism and ‘The Tree of Life’. Son auteur y fait le rapprochement entre le cinéma de Malick et le mouvement transcendantaliste américain fondé au 19e siècle par Ralph Emerson et dont l’un des plus célèbres représentants fut Henry David Thoreau. Qu’est-ce qui caractérise le transcendantalisme ? La nostalgie pastorale et le goût pour la nature sauvage comme fondement de l’identité américaine, l’individualisme démocratique, l’indépendance rebelle, l’accès à la spiritualité dans la nature. C’est sur ce terrain que l’auteur aborde le film pour mieux en montrer les qualités et les défauts. Il produit ainsi une réflexion décisive sur ce qui fait de ce film une oeuvre typiquement américaine :

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A friend asked me what makes this film especially American, and I would answer that it would be this more-of-more-ness, this contagious audacity to film as much of everything (both the representable and unrepresentable, the objective and the inter-subjective) as is financially and technologically possible: the quantification of human experience in a nutshell. The optimistic belief that a million feet of film (2 million, 3 million?) could register the sum total of a boy’s life in Texas. A similar question would be: what makes Transcendentalism an American ideology? It could be answered something like this: the belief that one can transcend the perceptual limitations of history, of time and place, provided one invents one’s own medium for narrating it. A kind of metaphysical entrepreneurship. We produce our own history, or we bring the universal down to our size, if we can create a private, self-willed language for its mediation. Or as Emerson would say (and Malick approve of): The foregoing generations beheld God and nature face-to-face; we, through their eyes. Why should not we also enjoy an original relation to the universe? Why should not we have a poetry and philosophy of insight and not of tradition, and a religion by revelation to us, and not the history of theirs? . . . The sun shines to-day also. There is more wool and flax in the fields. There are new lands, new men, new thoughts. Let us demand our own works and laws and worship.

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La petite fille des Moissons du ciel ne dit-elle pas qu’on ne passe qu’une fois sur Terre et que par conséquent il vaut mieux tout faire pour s’y plaire ?

Malick est le ré-enchanteur d’un monde moderne arraché à la nature et au cosmos, comme l’écrit Eric Repphun dans son article Look Out Through My Eyes: The Enchantments of Terrence Malick. C’est à ce titre que ses films sont spirituels (ce qui semble poser un problème en France, sans qu’on puisse comprendre pourquoi). Malick cherche la magie dans la vie quotidienne, l’irrationnel, le mystère. Il propose de -unir le corps et l’esprit, le passé et le présent, l’homme et la nature, la science et la religion, l’art et la vie. L’auteur place Malick à la suite d’autre réalisateurs de la transcendance tels que Bresson et Ozu. Trois caractéristiques narratives permettent de rapprocher leurs films : la représentation du quotidien, la séparation brutale entre l’homme et son environnement et enfin la transcendance de cette désunion par la grâce et la rédemption.

Afin d’exprimer cette transcendance, Malick a développé une façon de filmer tout à fait particulière. On parle souvent de cinéma du regard à son encontre, mais son cinéma est celui de tout le corps, de tous les sens, à tel point que son image devient extraordinairement proche de nous, palpable à un point renversant (suffirait-il de tendre la main?), et cette réussite, on ne le dit pas assez, est aussi en grande partie due au travail exceptionnel fait sur le son et le montage. Le film est taillé dans la matière même de l’émotion : sensibilités des acteurs, lumière naturelle, son, couleurs.

Malick, plus que tout autre réalisateur, contribue à créer un nouveau langage cinématographique dans lequel c’est l’image sonore autant que la sensation, et non le récit, qui dictent la syntaxe. Il part de l’image et du son (son usage du voice over peut être jugé horripilant mais il est artistiquement exceptionnel) pour raconter une histoire et non l’inverse. Ca paraît être une évidence lorsqu’on parle de cinéma mais ça n’est pas si simple. Près de 120 ans après l’invention des Lumière, le langage cinématographique, à l’exception notable des films d’action hollywoodiens, demeure encore en grande partie inféodé au récit textuel. Malick lui se moque du récit. Il écrit son film en poète. C’est ce qui a conduit de nombreux critiques à parler d’un livre d’images pour enfants, d’un album où les images sont trop belles. C’est effectivement le risque d’un tel parti pris et Malick n’y échappe pas, notamment en raison de la longueur de son film qui le transforme à plusieurs reprises en un flux d’images qui s’auto-annihile et absorbe tout espace de pensée. Néanmoins il cherche, il tâtonne, et cette force créatrice dépasse à mon sens tous ces défauts.

On en reparlera. Pour le moment, tout jugement sur le film reste suspendu à un nouveau visionnage. La sortie en DVD étant prévue pour octobre, je reviendrai certainement à ce moment-là, pour confirmer, amender, contredire cette première approche.

Ruido : incondicional !

 Inspiration overflow  / to Raisa Maudit

(photo issue21 – 2011)

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C’est dans une petite librairie de Santa Cruz de La Palma (Canaries) que j’ai été surpris de découvrir cette revue. Je ne m’attendais pas à l’existence d’une revue culturelle indépendante sur cette petite île boisée connue pour ses bananeraies, son climat généreux et ses volcans, et à vrai dire je ne m’étais même pas posé la question. Ceci sans mépris aucun : nous sommes tous accablés par l’ignorance et les voyages sont justement là pour la faire reculer.

Ruido a pour préoccupation de promouvoir l’art dans toutes ses formes, qu’il soit local (La Palma et l’ensemble de l’archipel), national ou international. Le numéro que j’ai entre les mains (n°16, paru en avril 2011) traite ainsi des Ramonas, groupe de punk-rock de La Palma, de Papa Pupa, groupe de hard rock venant de Lanzarote, de Miguel Manescau, guitariste colombien qui a vécu à Tenerife, de Radiohead, de Jane Austen, des frères Coen et pour finir de Raisa Maudit, artiste multidisciplinaire comme elle se définit, née en 1986 sur l’île de La Palma.

Cette dernière est sans aucun doute l’affiche la plus intéressante du numéro et son site internet, magnifiquement titré The Rise and the Fall of RAISA MAUDIT… and the lack of inspiration, mérite le détour. Comme beaucoup de jeunes artistes contemporains, ses créations tiennent à la fois de l’art (Jeff Koons, Sophie Calle, Wim Delvoye… comptent parmi ses influences) et de la théorie de l’art (Lipovetsky, Deleuze ou Hakim Bey en ligne de mire) ; elles s’intéressent au rapport entre individu et collectif, réalité et fiction ; elles se fondent sur le réemploi de matériaux et ressources existants (d’où ce « lack of inspiration ») ; et elles se manifestent sous des formes très diverses : photographie, vidéo, collages, performances…

Comme elle le proclame, Raisa Maudit réagit à l’idée de bonheur comme sédatif social et la met en scène. Elle conçoit une « misanthropie humaniste » qu’elle souhaite sans copyright (toutes ses œuvres sont sous licence copyleft). L’art est une énergie destinée à tous et doit circuler coûte que coûte. Dans la partie « statement » de son site, elle propose d’ailleurs une vision assez tranchée de la démocratisation culturelle comme séduction, personnalisation et décontextualisation. D’une certaine façon, la culture devient rock star et l’individu groupie. Si cette conception, envisagée dans le cadre du travail de l’artiste, est assez juste, elle a tendance en revanche à devenir néfaste dès qu’il s’agit de pédagogie : en effet, séduire et décontextualiser à outrance n’est jamais une bonne chose. A bien y regarder, cette définition s’appliquerait presque comme un calque à quelques grandes expositions parisiennes qui font de leur sujet une sorte de dieu pailleté et intouchable.

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=> Un bémol : il n’est pas tout à fait évident de se faire une idée du travail de Raisa Maudit rien qu’en consultant son site internet. C’est un peu fourre-tout. Et certains de ses textes mériteraient une traduction en anglais pour les non hispanophones…

=> Les 15 premiers numéros de Ruido sont disponibles en ligne. => REVISTAS

Qui a tué l’archevêque Juan Gerardi ?

À tous les amateurs d’essais et de courts récits, je ne saurais trop conseiller la lecture de la revue Brick, fondée en 1977 au Canada et prise en main en 1985 par le bien connu Michael Ondaatje. D’un format quadrangulaire très agréable, plutôt aéré, bien illustré, notamment avec une photographie pleine page pour la couverture, elle est l’une des grandes réussites parmi les revues littéraires anglo-saxonnes dites de non fiction, terme d’origine anglaise qui désigne tout texte traitant d’un sujet réel (journaux intimes, textes scientifiques, biographies, récits de voyages, mémoires… etc).

Dans le numéro 81, j’ai relevé un court article du journaliste et écrivain Francisco Goldman relatif à une bien sombre affaire : l’assassinat en 1998 de l’archevêque de Guatemala Juan Gerardi, président de la commission des droits de l’homme, deux jours après la publication de son rapport dénonçant la répression sanglante menée par le gouvernement et l’armée durant la guerre civile qui a ensanglanté le pays entre 1960 et 1996.

Si ce texte m’a frappé c’est que parmi les guerres civiles les plus meurtrières de ces cinquantes dernières années, si l’on cite souvent les cas du Libéria et du Rwanda, ou encore de la Bosnie-Herzégovine, on oublie souvent celle qui a mis aux prises au Guatemala plusieurs groupes de guérilla aux forces gouvernementales durant pas moins de 36 ans. Cette guerre (soutenue un temps par la CIA au motif de la lutte anticommuniste) a donné lieu au début des années 80 à des massacres sanglants et barbares, et notamment le génocide des populations mayas perpétré par l’armée, dénoncé notamment par Rigoberta Menchu. La Commission de clarification historique des Nations Unies (CEH) a ainsi fait état de plus de 600 massacres commis par les forces de l’État et estime que le nombre de morts et de disparus dans l’affrontement fratricide a atteint plus de 200 000 personnes, dont plus de 83% étaient des Mayas. Les récits des massacres sont comparables à ceux décrits lors des conflits libériens ou rwandais. Pour autant, aucun responsable de ces crimes n’a été inquiété, alors même que de nombreuses preuves auraient permis de les inculper. Pire encore, de nombreuses personnes ayant accepté de témoigner devant la justice ont été menacées, harcelées voire assassinées.

C’est dans ce contexte que se place le crime rapporté par Goldman, à l’élucidation duquel il a consacré neuf ans de sa vie. D’abord présenté, au mépris de toute enquête sérieuse, comme un crime passionnel entre homosexuels, il fallut attendre 2001 pour que trois militaires soient condamnés en première instance. Leur condamnation a été confirmée en 2005 puis en 2007 suite à un dernier recours devant la cour constitutionnelle. Cette victoire n’aurait pu avoir lieu sans la ténacité d’une équipe d’investigation formée par l’Eglise et de quelques procureurs et juges. Comme le dit très justement Goldman, ces hommes et femmes n’étaient pas forcément des enfants de coeur des droits de l’homme, chacun avait ses propres motivations plus ou moins avouables, mais ils se sont néanmoins battus jusqu’au bout pour la vérité. Ainsi l’Eglise catholique joue-t-elle dans certaines parties du monde (Vietnam, Amérique latine notamment), un rôle de contre-pouvoir qu’elle a sans doute perdu chez nous*.

Goldman a débuté son enquête par un article dans le New Yorker. Il en a tiré un livre, paru en 2007 : The art of political murder.

* Reconnaissons-lui néanmoins la justesse de sa réaction il y a un an lors de l’expulsion massive des Roms dans le cadre de la nouvelle politique sécuritaire de notre gouvernement. Mais pour quelle efficacité ?

Blur Magazine (Caméo)

Cataracte – New York, automne 2006

(Photo issue21)

Blur Magazine est une revue trimestrielle de photographie disponible gratuitement en ligne au format .pdf.

Comme son nom ne l’indique pas, elle est publiée par Fotografska udruga Creatus (F.U.C.*), association croate basée à Zagreb. Elle paraît en anglais et en croate. Elle diffuse les travaux de photographes de toutes nationalités.

Voir une présentation vidéo de Blur Magazine 

Voir le site de la revue Blur Magazine

Mondes sans fin

GATEWAY.   Publié en 1977 par Frederik Pohl. Vainqueur des plus grands prix du genre, dont le prestigieux prix Hugo. Voici l’un des romans de science-fiction les plus fascinants qui aient été écrits. Tout en étant aussi l’un des plus frustrants parce qu’il n’a pas complètement tenu la distance du temps. Mais les trouvailles de ce livre demeurent géniales. Voir la courte mais excellente analyse parue sur le blog de la revue en ligne Tor.com : Absentee aliens: Frederik Pohl’s Gateway. Disponible en français dans la collection Folio sous le titre La grande Porte.

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Dites leur que j’étais là : rencontre avec Nicanor Parra

  Rencontrer quelqu’un qu’on admire n’est pas forcément la chose la plus souhaitable au monde. Il est rare que ce moment soit comparable à nos attentes. S’il n’est pas forcément décevant, il laisse souvent une drôle d’impression, des sensations mitigées, une lumière étrange dans les souvenirs qui reviennent par la suite comme une noria de bulles d’air à la surface de la mémoire.

En 1998, l’écrivain Roberto Bolaño est amené avec un de ses amis à rendre visite au poète qu’il admire le plus : Nicanor Parra (né en 1914), chilien comme lui, l’un des poètes majeurs d’Amérique latine, quasiment inconnu en France. Parra vit au bord de l’océan Pacifique, tout près de la tombe d’un autre grand poète chilien : Vicente Huidobro. Celle-ci porte l’épitaphe suivante :

Aquí yace el poeta Vicente Huidobro

Abrid su tumba

debajo de su tumba se ve el mar

Bolaño raconte que c’est Corita, la femme de Parra, qui leur ouvre la porte et les laisse s’assoir le temps qu’elle aille chercher son mari. Celui-ci arrive peu de temps après, précédé du son de ses pas. Il parle beaucoup. Bolaño semble l’écouter longtemps, sa conscience égrenant au fur et à mesure les sujets qu’il aborde. Peu à peu il ressent une impression étrange, il se sent sombrer dans un « puits asymétrique » dans lequel se mêlent la voix de Parra et celles d’autres personnes qu’il n’est pas sûr de reconnaître, la radio qu’écoute Corita dans la cuisine, ses rires, et puis à nouveau l’écho des pas de Parra. Celui-ci est monté à l’étage. Il redescend bientôt avec un de ses livre qu’il dédicace à Bolaño. C’est une réédition. Bolaño possède déjà l’édition originale. Mais il ne dit rien, accepte le présent, remercie Nicanor Parra pour son accueil et lui dit « à plus tard » alors qu’ils savent très bien l’un et l’autre qu’ils ne se reverront pas. Et d’ailleurs il n’est pas mécontent de s’en aller alors que les pas de Parra résonnent à nouveau en s’éloignant dans le hall.

Huit ans plus tard, l’écrivain et traducteur américain Forrest Gander souhaite lui aussi rendre visite à Parra accompagné d’un ami. Après quelques difficultés à localiser la nouvelle maison du poète, les deux compères sont refroidis par une adolescente qui leur annonce qu’ils ne pourront pas rencontrer Parra (lequel a 92 ans à l’époque). Elle accepte néanmoins de lui transmettre un message dans lequel ils expliquent où ils sont joignables au cas où. Ils rentrent à leur hôtel pour s’apercevoir qu’en fait il n’est pas équipé du téléphone. N’y croyant plus, ils décident en lieu et place de visiter la maison de Pablo Neruda. A leur retour à l’hôtel, ils apprennent que Parra est venu entretemps et qu’il a laissé ce seul message à leur hôte : dites leur que j’étais là. Comme on s’en doute, les deux amis n’en dorment pas de la nuit… mais le souvenir qu’il leur reste de cette éventualité dérobée n’est-il pas plus fort ?

Le message de Parra évoque à Gander les quelques mots d’un célèbre poème de l’anglais Walter de la Mare intitulé The Listeners dans lequel un voyageur frappe à la porte d’une maison sans obtenir de réponse et dit avant de partir, à l’adresse des oreilles fantômes qui habitent le lieu : « Tell them I came, and no one answered, That I kept my word ». La façon dont de la Mare décrit ces mots qui se perdent et résonnent dans la nuit fait immanquablement penser à l’écho des pas de Nicanor Parra, perçu par l’oreille de Roberto Bolaño, devenue fantôme elle aussi ce jour-là de 1998.

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Les courts récits de ces deux « rencontres » ont été publiés dans l’excellente revue canadienne Brick (n°81, été 2008).

La première pilule d’antidépresseur

Voici dans le désordre les premières phrases de quelques textes du regretté David Foster Wallace publiés dans des revues. A boire frais voire glacé.

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THE PLANET TRILLAPHON AS IT STANDS IN RELATION TO THE BAD THING • Tin House Issue #40, Summer 2009

I’ve been on antidepressants for, what, about a year now, and I suppose I feel as if I’m pretty qualified to tell what they’re like.

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ON HIS DEATHBED, HOLDING YOUR HAND, THE ACCLAIMED NEW YOUNG OFF-BROADWAY PLAYWRIGHT’S FATHER BEGS A BOON •   Tin House, Issue #1, Spring 1999

Listen: I did despise him. I do.

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The String Theory,  Esquire, juillet 1996

When Michael T. Joyce of Los Angeles serves, when he tosses the ball and his face rises to track it, it looks like he’s smiling, but he’s not really smiling — his face’s circumoral muscles are straining with the rest of his body to reach the ball at the top of the toss’s rise. He wants to hit it fully extended and slightly out in front of him — he wants to be able to hit emphatically down on the ball, to generate enough pace to avoid an ambitious return from his opponent. [1]

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Federer as Religious Experience,  NYT, 20 août 2006

Almost anyone who loves tennis and follows the men’s tour on television has, over the last few years, had what might be termed Federer Moments. These are times, as you watch the young Swiss play, when the jaw drops and eyes protrude and sounds are made that bring spouses in from other rooms to see if you’re O.K.

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On the (nearly lethal) comforts of a luxury cruise, Harper’s Magazine, janvier 1996

I have now seen sucrose beaches and water a very bright blue. I have seen an all-red leisure suit with flared lapels. I have smelled suntan lotion spread over 2,100 pounds of hot flesh. I have been addressed as « Mon » in three different nations. I have seen 500 upscale Americans dance the Electric Slide. I have seen sunsets that looked computer-enhanced. I have (very briefly) joined a conga line. [2]

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‘Plain old untrendy troubles and emotions’, The Guardian, 20 septembre 2008 (la semaine suivant sa mort)

There are these two young fish swimming along, and they happen to meet an older fish swimming the other way, who nods at them and says, « Morning, boys, how’s the water? » And the two young fish swim on for a bit, and then eventually one of them looks over at the other and goes, « What the hell is water? »

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[1]  & [2] Textes publiés dans des versions plus longues dans le recueil A Supposedly Fun Thing I’ll Never Do Again, traduit en France au Diable Vauvert sous le titre Un truc soit-disant super auquel on ne me reprendra pas. Le second texte est sans conteste le reportage le plus drôle qu’il m’ait été donné de lire.