Mémoires en fusion – coda

Lire au préalable les deux premières parties de cet essai :

1 – Humanoïdes exposés

2 – Mémoires en fusion

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   Au Etats-Unis, la creative nonfiction a sa revue depuis 1993, intitulée tout simplement Creative Nonfiction et fondée à Pittsburgh par celui qui est aujourd’hui considéré par le « dieu » du genre : Lee Gutkind (né en 1945). Gutkind s’est fait connaître dès son premier livre en 1974 dans lequel il raconte son immersion dans la sous-culture des motards. Il a depuis exploré de nombreux milieux peu traités par la littérature : le don et la transplantation d’organes, le baseball, le système de santé ou encore les vétérinaires. Le comité éditorial de la revue s’est entouré d’un certain nombre d’auteurs de renom tels que Johnathan Franzen (célèbre pour ses romans, mais auteur du memoir La zone d’inconfort), Rick Moody (dont il faut citer le superbe memoir intitulé A la recherche du voile noir, disponible en poche au Seuil), Dave Eggers (connu pour son memoir Une œuvre déchirante d’un génie renversant, et déjà cité ici par ailleurs) ou encore Gay Talese, peu connu en France, l’un des pionniers avecTom Wolfe du Nouveau Journalisme américain. 43 numéros ont paru à ce jour.

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   Creative Nonfiction a publié en 2008 un ouvrage de synthèse dédié à la littérature qu’elle promeut : KEEP IT REAL: EVERYTHING YOU NEED TO KNOW ABOUT RESEARCHING AND WRITING CREATIVE NONFICTION. Conçu comme un abécédaire, l’ouvrage aborde tous les aspects de la creative nonfiction : procédés, documentation, questions juridiques, place de l’imagination… Ce livre est par ailleurs disponible en version électronique (en anglais seulement) sur Amazon pour moins de 10 euros.

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   En Europe, l’un des plus grands écrivains du genre est assurément W.G. Sebald (Les émigrants, Vertiges, Les anneaux de Saturne), quoique de façon ambiguë au regard des caractéritiques présentés précédemment, car l’écriture « photosensitive » de Sebald brouille parfois la frontière entre fiction et nonfiction.

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The Believer : l’oeil de verre

Publiée par les éditions McSweeney, The Believer est une revue littéraire américaine créée en 2003.

Voici 5 raisons de se précipiter sur la dernière livraison, consacrée au cinéma :  The 2011 Film Issue [1].

1

Pour le DVD qu’elle contient : une édition de People on Sunday (Menschen am Sonntag ou Les hommes le dimanche en français), un film muet allemand tourné à Berlin en 1930 qui a la particularité de compter à son générique à la fois aucun acteur professionnel, 4 futurs réalisateurs mythiques d’Hollywood ainsi qu’un chef opérateur hors pair :

Robert Siodmak (1900-1973) : réalisateur du film. Il s’agit de la première réalisation de Siodmak, né à Dresde. Il fuit l’Allemagne nazie en 39 et s’installe à Hollywood où il devient réputé pour ses films noirs dans les années 40 : Phantom Lady, The Killers et d’autres.

Billy Wilder (1906-2002) : scénariste du film en collaboration avec Curt le frère de Robert Siodmak. Né dans l’Empire austro-hongrois, Wilder a débuté par une carrière de scénariste à Berlin avant de quitter l’Allemagne dès 1933. Il réalise son premier film en France puis s’installe à Hollywood avec le succès que l’on connaît : Double indemnity, Sunset Boulevard, Some Like it Hot

Edgar G. Ulmer (1904-1972) : producteur et co-réalisateur du film. Né en Autriche, Ulmer a débuté comme acteur et décorateur de théâtre avant de suivre Murnau à Hollywood. Il y réalise de nombreux films à petit budget dont le célèbre Detour (1945).

Eugen Schüfftan (1893-1977) : chef opérateur du film. Connu pour être l’inventeur d’un effet spécial qui porte son nom et permet grâce à un système de miroirs d’intégrer de façon apparemment naturelle des décors de taille réelle et des maquettes. Effet utilisé notamment dans Metropolis (1927) de Fritz Lang. Schüfftan a travaillé sur quelques-uns des films majeurs de la première moitié du 20e siècle : Metropolis, le Napoléon d’Abel Gance, plusieurs films de Georg Wilhelm Pabst, Max Ophüls, Marcel Carné ou encore Georges Franju à la fin de sa carrière (Les yeux sans visage).

Fred Zinnemann (1907-1997) : assistant de Schüfftan sur ce film. Né à Vienne, Zinnemann devient cameraman avant de partir étudier le cinéma aux Etats-Unis. Il se fait connaître dès les années 40 mais ses plus grandes réalisations datent des années 50 et 60 : le chef-d’oeuvre High Noon (Le train sifflera trois fois) ou encore From Here to Eternity (Tant qu’il y aura des hommes).

Ce film est à rapprocher du courant de la Nouvelle Objectivité qui apparaît dans l’Allemagne de l’entre-deux guerres en réaction à l’expressionnisme. On y voit le déroulement de la vie quotidienne de cinq personnages. Le film est scénarisé et mis en scène, mais il se veut avant tout documentaire [2].

2

Pour un article sur William Cameron Menzies (1896-1957), artiste peu connu, qui fut pourtant un décorateur réputé : The Thief of Bagdad ou encore Gone with the Wind.

3

Pour une micro-interview de Paul Verhoeven, réalisateur hollandais que tout le monde connaît pour ses films américains : Robocop, Total Recall, Basic Instinct, Starship Troopers… etc. On le connaît moins pour ses films tournés aux Pays-Bas avec Rutger Hauer (Turkish Delight, Katie Tippel, Soldier of Orange, Flesh & Blood). Dans cet entretien on apprend que Verhoeven a écrit un livre sur la vie de Jésus (à défaut d’avoir pu en faire un film), qu’il est passionné par la figure historique du Christ (celui qui « ronfle, renifle et pète »), et qu’il est membre à ce titre du Jesus Seminar, un groupe de spécialistes de la Bible qui s’appuient sur les textes pour tenter de retrouver le Jésus ayant existé. De quoi revoir Robocop différemment ??

4

Pour un entretien avec Walter Murch, monteur notamment des films de Francis Ford Coppola depuis Conversation secrète en 1974. Peu de gens ont une réflexion aussi vive et enthousiasmante que lui sur le cinéma et la narration. Ce type est un génie. Il faut lire son livre In the blink of an eye, ou encore ses entretiens avec Michael Ondaatje au cours desquels il évoque son rêve de pouvoir un jour créer un système de notation pour l’art du montage, et même l’écouter raconter l’inventivité dont il a dû faire preuve pour monter et sonoriser le premier film de Georges Lucas THX 1138 (voir les bonus de la version double DVD).

5

Pour l’illustration de couverture signée Charles Burns, auteur incontournable de Black Hole. Son trait, faussement pop, utilisant à merveille les noirs d’encre, excelle avec les textures, la peau en particulier, et les regards.

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[1] Qu’une revue littéraire puisse parler de cinéma, de musique ou d’autres choses est tout ce qu’on peut souhaiter. On reconnaît bien là la patte de Dave Eggers.

[2] Raymond Bellour lui a consacré un ouvrage : Les hommes, le dimanche de Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer (Yellow Now, 2009).

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The Believer

Année de création: 2003

Périodicité : 9 numéros par an

Langue: anglais

Sujet(s): littérature, poésie, idées, critique, cinéma, musique

Prix au n° : 10$

Diffusion: The Mc Sweeney’s Store

Zanzibar Quarterly & Co, zizanie sensible

Le numéro un de Zanzibar Quarterly a été imprimé et relié à Venise. C’est un volume (25 x 19 cm) « hardcover » de 256 pages, imprimé en quadri sur différents papiers et emballé dans un poster de 55 x 75 cm comportant 100 poèmes de Ole W. Nielsen. Son tirage a été limité à 1 500 exemplaires et il ne sera pas réédité sous cette forme.

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Comme son nom ne l’indique pas forcément, Zanzibar Quarterly & Co est une revue littéraire française. Elle a été fondée en 2010 par l’éditeur Laurent Blain (né en 1959).

Sa création a été particulièrement remarquée parce qu’elle se distingue par sa forme et son concept, en nette rupture avec les pratiques des autres revues littéraires françaises. Aucune revue ne s’était encore proclamée comme un collector compilant fictions, essais et illustrations dans un esprit de jubilation et de plaisante désorganisation.

Pour les connaisseurs, la comparaison de Zanzibar avec McSweeney’s s’impose d’emblée, même si le recul manque encore pour juger : qualité graphique, format conçu a priori comme étant « à géométrie variable » selon les numéros, et une ligne éditoriale donnant la part belle à la traduction de textes et nouvelles américains écrits par des auteurs frôlant ou plongeant dans les marges de la littérature (Pynchon, Ellroy, Burroughs et Bukowski sont cités comme références dans l’édito du premier numéro). La présence de Dave Eggers (fondateur de McSweeney’s) et David Foster Wallace [1] au générique du premier numéro n’est certainement pas non plus un hasard. Signalons d’ailleurs que ces deux auteurs apparaissent dans le même texte puisque le premier en est l’auteur et le second le sujet. Il s’agit du plus beau texte sur l’écrivain que j’ai pu lire suite au suicide de Wallace en septembre 2008.

La revue Zanzibar est adossée à la maison d’édition du même nom, créée en 2009 avec pour objectif de publier de la littérature américaine selon un mode plutôt original, comme le précisait Laurent Blain en début d’année dans une interview donnée à presseedition.fr: « Zanzibar n’a pas de politique de collection : chaque livre suscite son propre environnement graphique et typographique. Nous apprenons beaucoup des éditeurs étrangers – américains et italiens en particulier – plus audacieux que les Français. Nous sommes encore loin d’avoir abouti en la matière. »

Ceci a un inconvénient: à l’instar de McSweeney’s là encore, Zanzibar est une revue chère. Néanmoins Laurent Blain tempère en soutenant avec aplomb que sa revue vaut ses 30€ (ce en quoi il a raison même s’il faut reconnaître que le premier numéro est inégal) et en annonçant que cela ne sera pas toujours le cas puisque chaque numéro sera différent.

En définitive on ne peut que soutenir cette heureuse initiative et espérer que cette revue puisse disposer du temps nécessaire pour trouver ses marques.

 

[1] DFW pour les intimes a publié le texte suivant dans le premier numéro de McSweeney’s: Yet Another Example of the Porousness of Certain Borders (VIII). Il a été publié dans une version plus fournie et sous un autre titre (Philosophy and the Mirror of Nature) dans son recueil de nouvelles Oblivion (2004), dont la traduction en français reste encore à faire. Comme d’ailleurs de la majorité de l’oeuvre du regretté DFW. On en reparlera.

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Zanzibar Quarterly & Co

Année de création: 2010

Numéros parus: 2

Périodicité: trimestrielle

Langue: français

Sujet(s): fiction

Prix au n°: 30€

Diffusion: librairies

Timothy Mc Sweeney’s Quarterly Concern, mega-maximonstre

McSweeney’s n’est pas une revue littéraire comme les autres. Elle est unique. Dave Eggers, son fondateur, la considère comme une chose bizarre et ésotérique. On ne peut qu’approuver et saluer cette aventure éditoriale sans pareille.

McSweeney’s c’est tout d’abord une grande qualité de contenu alliée à un souci d’originalité. Elle s’est distinguée dès sa création par un premier numéro conçu uniquement à partir de nouvelles rejetées par d’autres revues et fait très vite la place aux expérimentations et à des genres souvent absents des grandes revues tels que le policier, le fantastique ou la science-fiction. Elle a publié depuis de nombreux auteurs reconnus tels que David Foster Wallace, William T. Vollmann, Joyce Carol Oates, Michael Chabon, Roddy Doyle, T. Coraghessan Boyle ou Stephen King. Grâce à la qualité des textes publiés, le succès critique a été au rendez-vous. Certaines nouvelles ont par la suite été réunies dans des anthologies, dont deux ont été publiées en France chez Gallimard : Nouvelles américaines (2 tomes) et Mega-anthologie d’histoires effroyables.

Néanmoins ce qui constitue la marque de fabrique de McSweeney’s et fait d’elle une revue d’exception c’est sa forme. Rien ne ressemble moins à une revue traditionnelle que McSweeney’s. Sa conception s’appuie sur une inventivité rare associée à une recherche esthétique dont témoigne la richesse des illustrations (photographies, dessins, design, comics). Chaque numéro a sa particularité et diffère du précédent, au point parfois de prendre des formes totalement surprenantes. Le journaliste Tai Moses rendant compte du premier numéro pour la revue Metroactive a une formule assez juste: « it has the old-fashioned gentility of silly people wearing funny clothes ».

Citons parmi les plus remarquables:

  • Le n°10 est un livre broché édité dans le style pulp.
  • Le n° 13 est un volume relié en toile qui n’est composé que de bandes dessinées. Il a été élaboré sous la direction du célèbre Chris Ware, auteur et dessinateur de Jimmy Corrigan. La jaquette qui se déplie sous forme de poster vaut à elle seule le détour.
  • Le n° 17 se décompose en plusieurs pièces (maintenues par un élastique) constituant le contenu habituel d’une boîte aux lettres: enveloppes, publicités, magazine… Si l’on excepte les nouvelles, tout le reste est conçu dans un esprit parodique.
  • Le n° 19 est une imitation en carton d’une boîte de cigares. A l’intérieur, une brochure de 150 pages contenant des nouvelles et 15 reproductions d’éphémères divers liés à la guerre : publications gouvernementales, propagande politique, lettres , notes…etc.
  • Le n° 33 ressemble à s’y méprendre à un journal. Cf. illustration ci-dessous.
  • Enfin à noter le mystérieux n°36, paru en décembre 2010, dont l’illustration est placée en tête de l’article.

En juin 2010, à l’occasion du douzième anniversaire de la revue, est paru Art of McSweeney’s, un ouvrage qui détaille la façon dont la revue est conçue.

Timothy McSweeney’s Quarterly Concern a été fondée en 1998 par le journaliste et écrivain Dave Eggers (né en 1970), finaliste du Prix Pulitzer pour Une oeuvre déchirante d’un génie renversant (Balland, 2001) et scénariste entre autres de Away we go (2009) et Max et les Maximonstres (2009). Il a créé pour cela sa propre maison d’édition dénommée McSweeney’s. Elle publie aujourd’hui deux autres revues (The Believer et Wolphin) ainsi que des livres de fiction ou non-fiction, notamment ceux d’Eggers. Un site internet accompagne et promeut le travail de McSweeney’s tout en le complétant par la publication d’articles. Son aspect très élémentaire et peu ergonomique est peut-être le seul reproche à faire à l’entreprise d’Eggers. Puisqu’on parle d’entreprise d’ailleurs, il apparaît pertinent de signaler que ce genre d’aventure éditoriale est toujours à la merci d’une fin brutale. En 2007, McSweeney’s a bien failli disparaître suite à la faillite de leur diffuseur Publishers Group West qui leur devait 600 000$. Il a fallu l’offre d’un autre diffuseur, Perseus Books, ainsi qu’une fructueuse vente sur eBay, pour lui sauver la mise.

Dans un billet posté sur le site de McSweeney’s, Dave Eggers a expliqué l’étrange origine du nom de la revue. Il s’agit, contrairement à ce qu’on pourrait penser, d’un personnage réel. Cet homme est décédé le 24 janvier 2010 à l’âge de 67 ans.

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Timothy McSweeney’s Quarterly Concern

Année de création: 1998

Numéros parus: 36

Périodicité: trimestrielle

Langue: anglais

Sujet(s): fiction

Diffusion: librairies, commande sur le site de la revue, Amazon

Prix au numéro: entre 20 et 30$ US